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Ces éleveurs qui font face à la guerre

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Deux exploitations, deux vies qui ont basculé avec l‘invasion russe : en mode survie pour celle située en zone de combat, en mode résistance pour celle à distance, pour l’instant.

« Difficile de penser au passé, pas facile de parler », c’est avec ces mots que nous accueille Renat Ternoviy, le vétérinaire en chef de l’élevage Gusarivske, dans la région de Kharkiv, en pleine zone de combat.
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« Difficile de penser au passé, pas facile de parler », c’est avec ces mots que nous accueille Renat Ternoviy, le vétérinaire en chef de l’élevage Gusarivske, dans la région de Kharkiv, en pleine zone de combat.

Ces mots reviennent dans la bouche de chaque personne directement ou indirectement touchée par les horreurs infernales de la guerre en Ukraine… Jusqu’au 24 février 2022, Gusarivske était une exploitation économiquement solide, qui avait grossi au fil des ans. Elle y était parvenue en investissant judicieusement, année après année, tous les bénéfices dégagés pour se développer. Et on n’y était pas peu fier du parc de machines agricoles récentes, du matériel constamment renouvelé, des bâtiments de production construits, des salles de traite informatisées des deux sites de production, une 2 x 8 places DeLaval et une 2 x 10 GEA Westfalia. Un bâtiment dédié aux fraîches vêlées couplé à une maternité avec niches à veaux individuelles avait aussi été construit il y a quelques années.

Et d’autres projets d’investissement étaient en cours. Gusarivske, c’étaient 5 600 hectares exploités dont 1 600 ha dédiés aux cultures fourragères, une ferme porcine et deux sites de production laitière. Le premier à Gusarivska, l’autre à Volobuivka, deux villages à 6 km l’un de l’autre. Près de 2 600 bovins y étaient conduits dont 750 vaches laitières, des pie noir ukrainiennes holsteinéisées avec de la génétique canadienne pour accroître le niveau de production laitière. L’objectif restait d’actualité pour les deux troupeaux parvenus à une moyenne de 20 à 25 l/VL/j à 34 de TA et 37 de TB, à un niveau cellulaire bien maîtrisé (160 000 à 180 000 cellules) pour du lait livré à Lactalis. Gusarivske, en temps de paix, c’étaient aussi deux villages actifs. Car là où il y avait de nombreux emplois générés par l’activité agricole, il y avait tout simplement la vie.

« En se repliant, les Russes ont tiré sur les vaches »

Aujourd’hui, Gusarivske n’est plus que l’ombre d’elle-même, à l’instar de milliers d’exploitations agricoles prises dans le chaos de cette guerre.

Le site de Gusarivska a été rayé de la carte. Il ne reste même quasiment plus rien du village… Fin février, il a été occupé par l’armée russe et la ferme a vu débarquer les « raschistes » (nom donné par les Ukrainiens à ceux qu’ils considèrent comme des Russes fascistes).

Ils s’y sont installés. 1 200 bovins, dont 420 vaches laitières, étaient présents sur la ferme à leur arrivée.

Renat Ternoviy se souvient : « Après être rentrés dans la ferme en pointant les armes sur les gens, les Russes ont immédiatement formulé leurs revendications de façon brutale : Ou nous brûlons tout ici, ou nous utilisons tous vos biens de production à notre guise. À nous le lait des vaches, la viande des animaux À cette période, nous avions beaucoup de vaches fraîchement vêlées, plus de 200 veaux laitiers, qui devaient être nourris au lait tous les jours. Que dire ? Sinon qu’en l’absence de personnel, terrorisé par l’occupation des soldats russes, les vaches n’ont pas été traites et les veaux soignés. La plupart sont morts. Des taries ont péri après le bombardement de leur bâtiment par des chars. Et surtout, en se repliant, les Russes ont tiré sur les vaches encore là… Les rares qui ont survécu par miracle, pas plus de dix ou vingt, ont été laissées en liberté et les silos ouverts pour qu’elles puissent se nourrir. C’est la seule chose que nous ayons pu faire pour les animaux. »

« Notre lait, qui n’est plus collecté, est distribué aux habitants »

Le deuxième site à Volobuivka a moins souffert. La ferme y fonctionne en mode survie. Plus question donc de rendements laitiers à maximiser, de soins vétérinaires de qualité à prodiguer, de nutrition des vaches ou de rations. Les priorités sont la survie des animaux qui n’ont pas été abattus et la mise en place progressive de moyens de production. « Avant la guerre, nous avions passé une commande pour tous les produits vétérinaires nécessaires, mais nous n’avons pas eu le temps de les recevoir, se désole le vétérinaire en chef. Nous avons passé les vaches de trois à une seule traite par jour, vous comprenez ce que ça veut dire… Chute des productions laitières. » Et d’ajouter : « Le lait produit n’est évidemment plus collecté, la laiterie ayant fermé. Il est distribué aux habitants du village. Nous en avons aussi apporté en ville à Balakliia, au sud-est de Kharkiv, jusqu’à ce que la route soit coupée par les occupants russes et que le chauffeur du camion-citerne soit enlevé. Nous n’avons plus de nouvelles de lui depuis et espérons juste qu’il est toujours en vie… » « La ferme ne peut pas être mise en pause », expliquent ceux qui travaillent désormais sous les explosions et bombardements incessants.

« Bien sûr, le nombre d’employés a fondu. Certains ont juste peur de quitter leur domicile, d’autres ont réussi à fuir avec leurs enfants dans des endroits plus sûrs », reprend Renat Ternoviy, qui a été lui-même contraint de partir de chez lui tout début avril. On le voit, le quotidien de Gusarivske est aujourd’hui fait de souffrances, de morts… la brutale expérience de la tragédie. Pour autant, on continue d’y travailler, dans des conditions impossibles… Et tous sont inébranlables, une conviction chevillée au corps : avec la victoire sur l’envahisseur russe, demain sera meilleur.

Les fermes épargnées se mettent au service de la nation

Elit-Milk, la ferme de Rouslana et Rouslan Panas, à Staryi Yarychiv, proche de Lviv, dans l’ouest du pays, a été épargnée par les destructions, car éloignée des zones de guerre. Chaque jour depuis le début de ce conflit, le couple mesure sa « chance » de ne pas avoir vu balayer toute l’énergie et le cœur mis ces dernières années à monter de toutes pièces cette exploitation et à la développer… Jusqu’à en faire un modèle de maîtrise technique. Car c’est avec une quarantaine de pie noires ukrainiennes à moins de 10 l/VL/j qu’ils ont commencé. Sur les 120 hectares (maïs ensilage et luzerne en majorité) dédiés à l’élevage, ils mènent aujourd’hui 250 holsteins et jersiaises (80/20 %) à 23 l/VL (35 de TA, 44 de TB et 165 000 cellules de moyenne). S’y ajoutent 50 vaches à viande. Les infrastructures et les troupeaux intacts ont été mis naturellement au service de l’administration militaire de cette région pour répondre à l’objectif de booster la production de lait et de viande. Cela pour contribuer à la sécurité alimentaire du pays. Les neuf salariés ont jeté toute leur énergie dans la fabrication des hérissons antichars que demandait l’armée.

« Le conseil du village nous a accordé 30 hectares supplémentaires à exploiter », relate Rouslan, prêt à relever ce défi d’accroître la production, même si la tâche ne sera pas aisée. « Nous étions très inquiets des éventuelles pannes d’électricité à la ferme. Heureusement, il n’y a pas eu d’interruptions. Dès les premiers jours de la guerre, nous avons dû réduire les quantités de concentré distribuées aux animaux, car nos stocks ne peuvent tenir que jusqu’en juin. En conséquence, le rendement laitier a chuté de 10 à 15 %, cependant nous ne changeons rien au nombre de traites : comme avant, deux par jour. Quant au fourrage, nous avons du stock jusqu’en novembre. »

Si le lait continue d’être collecté par leur laiterie, tout ce qui est nécessaire à la population locale, gonflée par de nombreux réfugiés, est distribué. Le cœur sur la main et toujours prêts à venir en aide, Rouslana et Rouslan ont accueilli des réfugiés, à commencer par ma fille et moi-même quand nous avons fui Kiev. Et le couple de marteler : « Nous devons nous unir, nous devons nous entraider ! La guerre n’apporte que du sang, du chagrin et de la souffrance… Mais ensemble, nous chasserons la horde russe de notre Ukraine ! »

De notre contact en Ukraine, Lesia Kriukova
L’élevage Gusarivske , près de Kharkiv, sur la ligne de front. Pour Renat Ternoviy, le vétérinaire en chef de l’élevage Gusarivske, le travail continue dans des conditions très difficiles, sur l’un des deux sites épargné par les Russes. L’autre n’existe plus. Le bâtiment des taries a été bombardé. De peur d’être tués, les ouvriers ont déserté la ferme quand les soldats russes l’ont investie. Et les 200 jeunes veaux présents ont péri, faute de soins. La quasi- totalité des 420 laitières aussi, en partie tuées par les soldats quand ils se sont retirés. © Lesia Kriukova
Chez Rouslana et Rouslan Panas, près de Lviv. Comme toutes les exploitations épargnées par le conflit, celle de la famille Panas tourne à plein pour répondre aux besoins alimentaires du pays et notamment, dans leur région, à ceux des nombreux réfugiés qui ont fui les zones de guerre. Tout est fait pour tenter de booster la production de lait et de viande. Les ouvriers de la ferme participent aussi à l’effort de guerre en fabriquant des hérissons antichars. Ici, comme ailleurs dans les zones non occupées par les Russes, les semis ont commencé. C’est aussi le cas dans celles où les Russes se sont retirés , et après le passage des démineurs. © Lesia Kriukova
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