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Les OP bousculent la filière

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Contrat. Les contrats laitiers ne doivent pas être imposés unilatéralement par les laiteries. Les OP sont là pour les négocier au nom de leurs adhérents. © sébastien champion

Mettre en marché du lait de leurs adhérents constitue la mission prioritaire des OP. Les choses bougent – doucement –, le vieux monde résiste, mais elles ont pour elles les lois, et le sens de l’histoire.

Les organisations de producteurs (OP) vont bientôt fêter leurs dix ans. À l’heure du bilan, il est utile de rappeler qu’elles sont nées de la volonté de la Commission européenne d’améliorer le pouvoir de négociation des agriculteurs face à des acheteurs bien plus gros qu’eux. Dans ce but, elles bénéficient d’exemptions aux règles de concurrence européennes. La mise en marché...
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Les organisations de producteurs (OP) vont bientôt fêter leurs dix ans. À l’heure du bilan, il est utile de rappeler qu’elles sont nées de la volonté de la Commission européenne d’améliorer le pouvoir de négociation des agriculteurs face à des acheteurs bien plus gros qu’eux. Dans ce but, elles bénéficient d’exemptions aux règles de concurrence européennes. La mise en marché de la production de leurs adhérents fait partie de leurs missions.

Cela implique de négocier des contrats contenant des éléments tels que le prix, le volume, les modalités de collecte et de paiement, ainsi que les règles applicables en cas de force majeure. Les textes précisent aussi que tous ces éléments doivent être librement négociés. Le rôle des OP va donc bien plus loin que la détermination du prix. Les adhérents doivent l’intégrer.

« Le choix d’OP verticales était peut-être une erreur »

Elles sont là pour révolutionner la relation entre les éleveurs et leurs laiteries. Et si leurs responsables ont pleinement conscience de cette charge, les acteurs historiques de la filière ont bien du mal à changer d’époque. Les industriels ne peuvent plus décider seuls des volumes. L’interprofession n’a plus le droit de parler du prix du lait. Le syndicalisme, qui a fait de ce thème son principal cheval de bataille, se trouve exclu des négociations. Dans ces conditions, malgré les lois qui consacrent leur existence, les OP peinent encore à prendre la place qui leur revient. Il leur a d’abord fallu se structurer, réunir des adhérents, obtenir leur agrément. C’est aujourd’hui chose faite. La majorité des OP sont de type vertical, c’est-à-dire liées à une seule laiterie, et sans transfert de propriété. « Pour beaucoup, c’était plus simple de démarrer comme ça, et cela convenait aux laiteries, se souvient Johann Barbe, président de l’UPLV. En fait, c’était peut-être une erreur. »

Car il en résulte une fragilité : l’OP peut difficilement entrer en conflit avec un acheteur unique. Les OP transversales sont plus rares. Des industriels, tel Lactalis, ont au début eu du mal à les accepter. « Ce modèle donne accès à des informations sur différentes laiteries explique Denis Jehannin, chez FMB Grand Ouest. Il ouvre aussi des perspectives pour les éleveurs qui recherchent des volumes car on peut leur proposer plusieurs acheteurs. »

La négociation des contrats a ensuite mobilisé toute l’énergie des OP. Qu’elles soient opposées à ce nouveau type de relations ou simplement réticentes, bien des laiteries leur ont donné du fil à retordre. « Les industriels ont dû se découvrir sur leurs mix-produits et leurs valorisations », constate Denis Jehannin. L’engagement de Lactalis, qui a finalement signé des contrats avec la plupart de ses OP, est à souligner. « Cela a été long et compliqué, il a fallu une médiation. Mais l’accord-cadre signé en 2019 a toujours été respecté », remarque Claude Bonnet, président de l’Unell (association d’OP Lactalis). Il reste cependant du chemin à faire. « Nous n’avons pas encore pleinement la main sur les volumes, même si nous avons obtenu un début de mutuali­sation à OPLGO, regrette Frédéric Épineau­, président de cette OP. Lactalis­ refuse de lâcher là-dessus. »

Les laiteries qui rechignent ne sont pas sanctionnées

D’autres OP n’ont toujours pas abouti. La plupart butent sur la formule de prix, qui doit intégrer le coût de production. La valeur calculée par le Cniel, 405 € actuellement, peine à s’imposer. Le médiateur des relations commerciales, dont la mission est de rapprocher les deux parties en cas de conflit, a été maintes fois sollicité. Le bilan est mitigé, les laiteries qui traînent pour signer ne sont pas sanctionnées. L’assignation en justice de Savencia par deux de ses OP pour non-respect du contrat est emblématique de ces difficultés. Or, tant qu’il n’existe pas d’accord sur la formule de prix, rien ne bouge. Les taux d’adhésion ne décollent pas, ce qui nuit à la légitimité et donc au pouvoir de l’OP. Beaucoup ont donc accepté, dans un premier temps, une formule de prix en deçà de leurs ambitions afin d’avancer sur d’autres sujets. C’est le cas d’OPLB, par exemple, qui a pu ensuite négocier une franchise sur les dépassements de volumes contractuels sur cinq mois de l’année.

L’APBO (Association des producteurs Bel Ouest) fait figure de modèle avec sa construction d’un cahier des charges visant à fournir à son acheteur, Bel, un lait issu de vaches nourries à l’herbe et sans OGM. L’OP Saint-Père, elle, a misé sur un affichage de la rémunération des producteurs sur les briques de lait. Un vrai succès. Ces deux OP se sont hissées dans le peloton de tête de notre observatoire du prix du lait, et elles ont fait le plein d’adhérents. Il existe d’autres exemples de vraie construction d’une nouvelle relation entre les producteurs et la laiterie, grâce à l’OP. Mais presque toutes finissent par se heurter au sacro-saint « environnement concur­rentiel ». Les laiteries gardent toutes l’œil rivé aux prix de leurs homologues et refusent de trop s’en écarter. Ainsi, l’APBO a dû accepter l’an dernier un ajus­tement conjoncturel, devant la volonté de l’entreprise de ne pas payer trop au-dessus de la moyenne de FranceAgriMer­. L’OP Saint-Père n’a pas trouvé d’accord au dernier trimestre 2021 et c’est le tarif décidé par la laiterie qui s’est appliqué.

Fin des clauses de référence au prix des autres

Si la loi Égalim 2 a interdit les clauses prévoyant une référence au prix de l’environnement dans les contrats, rien n’empêche les OP et les laiteries de convenir d’un accord sur ce point. L’Unell avait franchi le pas et va s’adapter à Égalim 2. Claude Bonnet assume, tout en comprenant que cela fasse débat. « Nous sommes dans la transparence vis-à-vis de nos adhérents. Mais si les coopératives respectaient les mêmes règles, ce ne serait plus un sujet. »

La bombe est lâchée. Pour la plupart des OP, cette sempiternelle référence au prix des autres opérateurs n’est que la face visible d’un problème plus profond : les coopératives ne se sentent pas concernées par l’obligation d’une formule de prix incluant le coût de production du lait. Autrement dit, plus de la moitié du lait français échappe à la loi. Tant que Sodiaal ne paiera pas mieux, Lactalis ne fera pas d’efforts, et la plupart des autres suivront. « Les règles doivent être identiques pour tous. C’est la base pour que les producteurs puissent mener des négociations constructives », assène Ronan Jacques, président d’OPLB. L’application de la loi relève de la compétence de l’État. Mais les éleveurs coopérateurs ont un rôle majeur à jouer pour faire bouger les lignes, c’est leur intérêt de vendeurs de lait. Et la FNPL, avertie du problème par les OP depuis deux ans, pourrait aussi peser dans ce sens. Elle compte dans ses rangs de nombreux responsables de coopératives !

Pour avancer, les OP ont aussi besoin de travailler ensemble. « Il n’existe pas de guide pour gérer une OP. Le partage des expériences est essentiel afin que personne ne se sente seul face à sa laiterie », explique Loïc Adam, président de France OP Lait (voir encadré page 13). La création de ce syndicat d’OP vise à conquérir leur place dans la filière et à défendre leurs intérêts communs.

Il existe aussi des associations d’OP, territoriales ou liées à une entreprise. Elles ont vocation à soutenir les OP, à porter des projets communs, à fournir des outils ou des compétences. Encore plus jeunes que les OP, elles veulent monter en puissance pour forcer le changement de la filière. Ainsi, l’AOP Grand Ouest (Poplait) a organisé des formations à la négociation, ou encore produit un logiciel de gestion spécifique des besoins des OP. D’autres travaux sont en cours.

Intermédiaires entre les producteurs et les transformateurs, les OP revendiquent leur place dans la filière et notamment au Cniel, où sont débattus des sujets qui sont de leur ressort (qualité du lait, marchés…). La FNPL a récemment décidé de réserver l’un de ses sièges à un président d’OP, Yohann Barbe, censé être le référent de ces organisations au sein de l’interprofession. Mais cette nomination peu démocratique ne satisfait personne­. France OP Lait semble bien plus légitime pour représenter les OP. Sur un sujet comme l’apport total (l’obligation de livrer à l’OP la totalité du volume contractuel), la FNPL défend une évolution de la règle, que France OP Lait ne souhaite pas. Un exemple des divergences existantes.

Le débat sur la place des OP au Cniel doit avoir lieu

Si nul ne nie le rôle qu’a pu jouer le syndicalisme lors de la création de certaines OP, leurs intérêts diffèrent. « Le syndicalisme est loin de connaître la réalité des négociations entre les OP et les industriels, constate Fabrice Guérin, président de Poplait. Il doit comprendre que nous avons besoin de notre indépendance. C’est le sens de l’histoire. » Chacun a son rôle à jouer et il serait dommage d’arriver à une rupture entre les OP et les syndicats. « Le Cniel a fait une place à la distribution, il ne pourra pas durablement refuser les OP, qui représentent tout de même plus de 40 % des éleveurs », renchérit Frédéric Épineau, président d’OPLGO.

Entrer au Cniel permettrait aussi aux OP d’émarger à un budget. Elles estiment légitime de percevoir une partie des CVO payées par les éleveurs mais ont essuyé un refus catégorique de la part du Cniel. Le débat sur la place des OP au sein de l’interprofession n’a toujours pas eu lieu mais il est inévitable. Des verrous devront sauter.

Dans ce contexte, le communiqué publié par la FNPL le 9 décembre, à la suite de l’accord annoncé pour 2022 entre l’APBO et Bel, a choqué bon nombre de responsables d’OP. « Désolé, mais le compte n’y est pas. Il manque au moins 30 € pour pouvoir parler d’un prix rémunérateur », pouvait-on y lire. Alors que la FNPL est restée silencieuse quand Savencia a cessé de respecter son contrat, ou quand Sodiaal a décidé de déclasser 10 % de son lait bio, cette flèche soudaine est mal comprise. D’autant plus qu’elle vise une OP qui obtient l’un des meilleurs prix du lait depuis quatre ans.

Thierry Roquefeuil, président de la FNPL et du Cniel, se défend de toute ingérence. « La FNPL veut être un appui pour les OP. Elle évolue et la nouvelle équipe mise en place en juin refuse les querelles de clochers. Elle considère que le prix conclu avec Bel pour 2022 est insuffisant et donne un mauvais signal alors que les négociations commerciales avec la distribution sont en cours. » Il rappelle aussi que la FNPL s’est battue pour peser sur Égalim 2 afin que les coopératives intègrent elles aussi le coût de production dans leur prix. Et il amorce une timide ouverture du Cniel. « On ne peut pas faire plus pour le moment. Cela pourra peut-être évoluer plus tard, il faudrait alors revoir les statuts. » À suivre, donc.

Pour peser davantage, certaines OP réfléchissent aussi à une évolution de leur modèle. Elles ont la possibilité de devenir propriétaire du lait et de le revendre ensuite à plusieurs acheteurs. Certaines le font déjà. Mais pour celles qui sont construites sur un modèle vertical sans transfert de propriété, le pas est immense. Il s’agit de prendre en main la collecte et la facturation, de négocier d’autres contrats. Beaucoup ne s’y sentent pas prêtes. D’autant plus qu’il n’existe pas de vraie concurrence entre laiteries. La plupart ont suffisamment de lait, voire trop. L’histoire des GIE de collecte, qui pour la plupart n’ont pas survécu, a laissé des traces.

Les projets foisonnent, et vont aboutir en 2022

Les OP et AOP s’approchent de la maturité. Les projets foisonnent, et plusieurs d’entre eux devraient aboutir début 2022. Leurs protagonistes restent discrets tant qu’ils ne sont pas signés. Mais on sait qu’ils touchent à des domaines aussi variés que la recherche de débouchés quand l’entreprise se retire, de nouveaux cahiers des charges pour améliorer la valorisation ou encore des contrats tripartites. De plus, les industriels qui s’engagent sur la RSE (responsabilité sociétale des entreprises) ont besoin de leurs OP pour avancer, ce qui renforce leur légitimité. La prise en main de la commercialisation du lait par les OP va se concrétiser petit à petit. Et grâce à elle émergeront de nouvelles formes de relations avec les acheteurs de lait, au bénéfice des producteurs.

Par ailleurs, la baisse de la collecte en France, mais aussi chez nos voisins, pourrait contribuer à changer la donne. Des laiteries en recherche de lait pourraient alors solliciter des OP, ce qui renverserait le rapport de force. Ce point de bascule est proche, si la valorisation du lait ne remonte pas rapidement.

Pascale Le Cann
« France OP Lait organise un séminaire pour toutes les OP »

« Notre syndicat propose à toutes les OP, adhérentes ou non, de se retrouver pour débattre, notamment de l’évolution de la loi et des négociations en cours. Cela se déroulera à Caen (Calvados), les 2 et 3 février prochains. Je rappelle que France OP Lait a vocation à représenter toutes les OP laitières. Nous voulons réfléchir avec elles pour définir nos actions en fonction de leurs attentes. Déjà, nous avons réalisé une enquête interne il y a un an et cela nous a permis­ d’informer les députés sur les difficultés que les OP rencontrent, en amont des discussions sur la loi Égalim 2.

Nous travaillons aussi avec la DGCCRF pour que la loi s’applique et que les contrats soient respectés. Cela nécessite davantage de contrôles et de sanctions. Les OP sont très diverses et nous souhaitons qu’aucune ne se retrouve isolée face à son acheteur. France OP Lait peut faire appel à des prestataires­ compétents pour soutenir les OP dans leurs démarches. Aujourd’hui, je pense que nous devons nous concerter pour imaginer de nouveaux fonctionnements. Car l’ambition des OP est bien de changer un mode de relations installé depuis quarante­ ans. Elles œuvrent aussi à maintenir le tissu laitier. Il y a urgence, on ne peut pas tout attendre de l’État. C’est tout l’enjeu de ce séminaire. »

Collecte. Les OP peuvent tout à fait assumer la gestion de la collecte et la facturation, quitte à déléguer aux laiteries l’aspect opérationnel. © Jérôme Chabanne
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