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Le défi : maintenir la collecte

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Pâturage. 80% de la SAU irlandaise est occupée par des prairies. Le pays compte 17 500 élevages laitiers et dépend des importations pour les engrais et les concentrés. © p.le cann

Confiante dans l’avenir après dix ans de croissance continue, l’Irlande se prépare à affronter des défis environnementaux majeurs. Elle espère maintenir, voire augmenter encore, sa production de lait.

L’Irlande a doublé sa production laitière entre 2015 et 2020. Elle a développé ses ventes à l’export en s’appuyant sur la belle image d’un lait produit à l’herbe. Les éleveurs laitiers gagnent bien leur vie et ils continuent de voir l’avenir avec optimisme. Qu’ils représentent les producteurs, les laiteries, la recherche ou l’État, les intervenants au congrès EDF...
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L’Irlande a doublé sa production laitière entre 2015 et 2020. Elle a développé ses ventes à l’export en s’appuyant sur la belle image d’un lait produit à l’herbe. Les éleveurs laitiers gagnent bien leur vie et ils continuent de voir l’avenir avec optimisme. Qu’ils représentent les producteurs, les laiteries, la recherche ou l’État, les intervenants au congrès EDF fin juin à Cork (Irlande) racontent tous la même histoire et affichent la même fierté devant le travail accompli. Les présentations débordent d’images superbes de troupeaux au pâturage. Cette réussite indéniable, alors qu’ailleurs en Europe et notamment en France, les difficultés n’ont jamais cessé, a quelque chose d’agaçant.

Cette unanimité dans les discours traduit bien la capacité qu’a eue ce pays à définir une stratégie commune jamais remise en cause ensuite. L’objectif de doubler la production entre 2015 et 2020 a été fixé en 2010 et atteint en 2019, avec un an d’avance. Pour y parvenir, les industriels et éleveurs ont investi.

L’herbe, une richesse due à la pluie et à l’azote

Un label dédié à l’export a été créé, Origin green (origine verte), pour ancrer l’idée d’une supériorité du lait et des produits laitiers irlandais, naturellement durables et sains car issus d’élevages très herbagers. La principale richesse de l’Irlande laitière vient bien de l’herbe, qui pousse presque toute l’année, grâce au ciel qui arrose le pays régulièrement. Mais, pour nourrir les troupeaux au pâturage en plat unique avec des chargements proches de 3 UGB/ha, la pluie ne suffit pas. Il faut aussi de l’azote, beaucoup d’azote. Les représentants de la filière sont bien plus loquaces pour décrire leurs succès récents que pour évoquer les menaces qui pèsent sur l’avenir. Elles figurent succinctement en conclusion avec là aussi, une belle unanimité : la nécessaire réduction des apports d’azote et des émissions de gaz à effet de serre. Des enjeux majeurs qui pourraient assombrir les perspectives d’avenir.

Sur ces deux sujets, l’Irlande s’appuie d’abord sur la technique pour avancer. La réduction du cheptel n’est envisagée qu’en dernier recours. La recherche est confiée à Teagasc, un organisme national lié au ministère de l’Agriculture et géré par ses représentants et ceux des éleveurs, des laiteries et de l’enseignement. Ensemble, ils définissent les programmes de recherche qui sont ensuite conduits sur les fermes expérimentales de Teagasc.

L’homogénéité des systèmes de production constitue un atout. Tous les éleveurs privilégient des rations à base d’herbe pâturée. On est loin de la diversité observée en France. Tous bénéficient des conseils élaborés par Teagasc, qui investit beaucoup dans la vulgarisation des techniques expérimentées. « L’objectif est de réduire les excédents d’azote, explique-t-on chez Teagasc. Il faut donc en exporter davantage par le pâturage. » En groupant mieux les vêlages pour les caler encore plus sur la pousse de l’herbe, les éleveurs se rapprochent de l’objectif (voir l’infographie).

Le trèfle blanc est redécouvert

C’est ainsi que récemment, le trèfle blanc a fait son apparition dans des prairies ne contenant auparavant que des graminées. Les éleveurs l’implantent progressivement en sursemis, souvent sur 10 à 15 % de la surface chaque année, ou l’installent lorsqu’ils refont une prairie. Pour les parcelles les plus éloignées, destinées à la fauche, ils misent plutôt sur le trèfle violet. L’objectif est bien sûr de réduire les besoins en azote. Teagasc a proposé des formations aux éleveurs pour les aider à maîtriser la conduite de ces pâtures. Il s’agit de valoriser le pâturage au maximum pour rentabiliser les apports de fertilisants et réduire les besoins en concentrés.

Dans le même esprit, l’utilisation d’urée protégée et de systèmes d’épandage limitant les émissions se généralise progressivement. Les éleveurs sont incités à analyser régulièrement leurs sols et leurs fourrages pour ajuster la fertilisation. Tous ces efforts visent à obtenir le maintien de la dérogation à la directive nitrates dont bénéficie l’Irlande. Les apports d’azote organiques sont plafonnés à 250 kg/ha. Or la qualité de l’eau commence à se dégrader, notamment dans le sud-est du pays, une zone où l’élevage laitier est très présent.

La dérogation à la directive nitrates en sursis

En avril dernier, la Commission européenne a reconduit cette dérogation jusqu’en 2025. Mais elle reste vigilante. « Un état des lieux concernant l’évolution de la qualité de l’eau est programmé en 2023. En fonction des résultats, ce plafond de 250 kg pourra être réduit à 220 kg d’azote organique par hectare à partir de 2024, selon les zones », précise Sylvain­ Foray, du service environ­nement de l’Idele.

Les éleveurs doivent demander l’accès à cette dérogation et seuls ceux qui ont au moins 80 % d’herbe dans leur SAU sont éligibles. Ils doivent suivre des formations sur l’environnement, introduire des légumineuses, conserver et entretenir les haies, utiliser du matériel d’épandage peu émissif ou s’engager à limiter la teneur en MAT du concentré à 15 % durant la saison de pâturage.

Par ailleurs, le cinquième program­me de la directive nitrates durcit les mesures à respecter : périodes d’interdictions d’épandage allongées, références de rejets des vaches revues à la hausse. Il existe donc une réelle pression sur les éleveurs irlandais pour réduire la pollution de l’eau et des sols. Mais, là encore, c’est toute la filière qui se mobilise pour leur donner les moyens d’y parvenir. Un retour au seuil de 170 kg d’azote organique par hectare signifierait inévitablement une dimi­nution du cheptel, et donc de la production­.

En ce qui concerne les gaz à effet de serre, l’élevage est responsable de 33 % des émissions nationales, ce qui en fait le premier contributeur. Le méthane entérique figure en tête de la part liée à l’agriculture. L’Irlande s’est engagée à réduire ses émissions de 50 % d’ici à 2030 et vise la neutralité carbone en 2050. Le secteur de l’élevage, industrie comprise, doit diminuer de 25 % par rapport aux émissions de 2018.

La filière mise sur la technologie pour y parvenir. Un programme sur dix ans a été construit, Signpost programme. Il vise à réduire l’ensemble des impacts négatifs de l’agriculture sur l’environnement (gaz à effet de serre, ammoniac, qualité de l’eau et biodiversité) tout en améliorant encore la rentabilité des exploitations.

Une centaine de fermes ont été choisies à travers le pays pour servir de vitrines. Les éleveurs suivront les préconisations de Teagasc, établies sur la base d’un diagnostic. Leurs résultats seront mesurés, et les autres éleveurs seront invités à venir voir. La séquestration du carbone y sera également évaluée. Une feuille de route a été définie. La première étape vise à généraliser les pratiques connues pour réduire les émissions. Il s’agit, par exemple, d’épandre les effluents avec des outils peu émissifs, comme évoqués plus haut, pour limiter les pertes d’azote. Sur le plan de la conduite d’élevage, l’objectif est de limiter le taux de renouvellement à 18-20 % et d’atteindre une moyenne de 4,5 lactations à la réforme. Les apports d’azote minéral devront baisser de 10 % en cinq ans.

Miser sur les technologies à venir pour conserver un élevage « vert »

Dans un deuxième temps, l’Irlande compte sur des techniques qui devraient être bientôt disponibles : des additifs alimentaires pour diminuer les émissions de méthane, des fertilisants moins émetteurs ou encore, un abattage plus précoce des animaux destinés à la production de viande. L’étape ultime s’appuiera sur des technologies balbutiantes aujourd’hui : additifs alimentaires spécifiques pour les bovins au pâturage, animaux sélectionnés sur leurs faibles émissions… En pratique, Teagasc sera la cheville ouvrière de ce programme. Mais tous les intervenants en élevage seront impliqués. Les premières formations leur seront dédiées avant d’être destinées aux éleveurs. Un site internet spécifique, rassemblant de multiples informations sur l’enjeu climatique, sera créé. De leur côté, les industriels laitiers, majoritairement coopératifs, réfléchissent à une valorisation de ces efforts pour les éleveurs.

Ce programme très ambitieux doit permettre à la filière laitière irlandaise de maintenir sa production, voire de la faire progresser encore. Il concerne aussi les autres filières agricoles. Un échec induirait une baisse des volumes produits que personne ne souhaite dans le pays. Les exportations agricoles et agroalimentaires représentent 7,7 % du total et pèsent donc dans l’économie. Elles se maintiennent malgré le Brexit grâce à une réorientation vers d’autres pays.

Cependant, la collecte a légèrement fléchi début 2022. Elle se redresse et Gérard You, chef du service économie à l’Idele, estime qu’elle terminera l’année au niveau de 2021. Une stabilité jamais vue depuis dix ans, qui s’explique sans doute par une moindre utilisation des engrais et concentrés du fait de leurs prix. Quant aux revenus des éleveurs, ils devraient battre des records avec un prix du lait voisin de 550 €/t.

Pascale Le Cann
Recherche. Teagasc, un organisme lié à l’État et géré en collaboration avec la filière, conduit des essais sur ses fermes expérimentales et diffuse les résultats auprès des éleveurs. © p.le cann
« Une forte ambition teintée de réalisme »

« L’Irlande s’apprête à relever le challenge d’améliorer la qualité de l’eau tout en réduisant ses émissions de gaz à effet de serre. Une nécessité pour préserver son image verte à l’export, mais aussi pour respecter les réglementations. Elle veut y parvenir sans réduire sa production et en maintenant les revenus des éleveurs. Elle a recensé les leviers existants et va dans un premier temps généraliser leur utilisation. Mais cela ne suffira pas. D’autres solutions sont envisagées mais elles doivent d’abord être validées par la recherche. Il faut donc des financements pour aboutir. Ce projet est extrêmement ambitieux. Le pari n’est pas gagné mais c’est toute la filière qui se met en ordre de marche derrière un objectif commun. Difficile de dire s’ils vont réussir mais leur volonté est impressionnante. »

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