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Vent de découragement

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La Bretagne laitière s’essouffle. Le recul de la collecte est significatif dans le sud et le centre du Finistère. Manque de rentabilité, surcharge de travail, coût des reprises : le découragement des éleveurs est palpable.

La Bretagne, où quatre exploitations sur dix produisent du lait, n’est pas épargnée par la déprise laitière. Dans certains territoires, les cessations d’activité et l’abandon de l’élevage au profit des cultures, voire de la production d’énergies (méthanisation, photovoltaïque), commencent à se voir dans le paysage.
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La Bretagne, où quatre exploitations sur dix produisent du lait, n’est pas épargnée par la déprise laitière. Dans certains territoires, les cessations d’activité et l’abandon de l’élevage au profit des cultures, voire de la production d’énergies (méthanisation, photovoltaïque), commencent à se voir dans le paysage.

La Cornouaille et le Pays bigouden, dans le Sud-Finistère, sont les zones les plus exposées mais le phénomène commence aussi à atteindre la campagne léonarde, au nord, un bastion du lait breton. La chambre régionale d’agriculture s’en inquiète, d’autant plus que 50 % des éleveurs devraient partir à la retraite dans les dix ans à venir, des départs qui ne seront compensés ni par les installations ni par le salariat. Même si, en volumes livrés, les élevages du Finistère restent au-dessus de la moyenne bretonne, ce décrochage est visible depuis plusieurs années et il s’est aggravé en 2020. Sur les huit premiers mois, la collecte a connu un repli de 2,5 % par rapport à la même période en 2019 et le cheptel a diminué de 3 % entre septembre 2019 et septembre 2020. « C’est le recul le plus important de tous les départements bretons alors même que les conditions de production y sont les plus favorables », commente l’organisme consulaire breton, qui a entamé une étude prospective à horizon 2040.

« Si l’on ne produit plus de lait là où l’herbe est la plus verte, cela pose question », s’alarme Jean-Hervé Caugant, président de la chambre d’agriculture du Finistère.

La grande désillusion

Depuis la fin des quotas laitiers, les exploitations finistériennes se sont fortement agrandies, mais les revenus n’ont pas suivi. C’est la grande désillusion. « Il y a clairement un problème de compétitivité des exploitations laitières. Le revenu dégagé au regard du travail et des investissements engagés n’est pas à la hauteur de ce que les producteurs peuvent attendre », résume Jean-Hervé Caugant. Ces dix dernières années, la Bretagne a maintenu son niveau global de production alors qu’elle a perdu le tiers de ses sites de collecte. Ainsi, CERFrance Bretagne constate que le volume de lait par UTH a presque doublé entre 2000 et 2018, passant en moyenne de 156 000 litres à 282 000 litres. Durant la même période, les revenus par exploitant ont crû de 15 %. « Mais ce chiffre cache une extrême fluctuation. Depuis 2008, la courbe joue les montagnes russes. 2008 fut la meilleure année, 2016 la pire », nuance Anne Bras, du Pôle Études et Prospective. Le revenu moyen aux 1000 litres, qui atteignait 117 € en 2000, ne se situait plus qu’à 76 € en 2018. En 2016, il est descendu à 47 €/1000 l. Pendant cette période, le capital par entreprise a été multiplié par 1,8 et celui par exploitant par 1,7.

Un point de saturation ?

Serait-on arrivé en Bretagne à un point de saturation en matière de productivité au point de ne plus pouvoir absorber des volumes supplémentaires ? Le président de la chambre régionale, André Sergent, redoute un scénario catastrophe si on n’y prend garde. « En tant qu’élus, nous avons toujours considéré que le volume, au même titre que le prix du lait, était un élément du revenu mais cette fois, la limite semble atteinte par endroits. 100 vaches dans une salle de traite prévue pour 50, ce n’est pas supportable ni sur le plan économique ni sur le plan humain », insiste le patron de l’agriculture finistérienne, qui déplore une certaine indifférence des industriels, « trop habitués à disposer d’un volume constant avec de moins en moins de points de collecte ».

Ce découragement est en tout cas nettement ressenti sur le terrain. Toutes sensibilités confondues, les syndicats mettent en avant le poids grandissant de la charge de travail pour des exploitants bien seuls sur leurs fermes, car privés de la main-d’œuvre familiale gratuite et disponible d’autrefois. Christian Hascoët, de l’Apli, évoque le surmenage des producteurs, en particulier des jeunes installés qui démarrent sans transition avec des volumes de lait très importants. « Et l’immense majorité des producteurs n’a pas les moyens d’employer de la main-d’œuvre salariée. » « Même si on peut la payer, on ne la trouve plus », renchérit Véronique Le Floc’h, porte-parole de la Coordination Rurale.

Éleveur laitier récemment installé à Kersaint-Plabennec, le fief de la production laitière et maraîchère nord-finistérienne, Alexandre Castrec, président des Jeunes Agriculteurs, s’affole de la concurrence croissante des productions légumières, plus rentables et moins astreignantes, et de la surenchère foncière qui en découle. « Les structures laitières sont reprises pour produire des pommes de terre ou des échalotes. Le problème est que si les vaches partent, elles ne reviendront pas. »

Malaise plus grand dans le sud du département

Dans le sud du département où les cessations anticipées concernent parfois des structures au million de litres de lait, le malaise est encore plus grand. Certains cantons ont perdu 25 % de leurs élevages laitiers et de leur production en cinq ans. « Ce n’est pas faute d’avoir tiré la sonnette d’alarme, considère Benoît Collorec, porte-parole de la Confédération Paysanne. Les gens ont été dupes en pensant qu’en doublant leur production ils allaient doubler leur revenu. Ils se sont endettés comme des dingues et ne vivent pas mieux, bien au contraire ! »

S’il est encore difficile de mesurer précisément le phénomène, les exemples de producteurs de lait qui jettent l’éponge définitivement ou qui se reconvertissent dans le tout-végétal fleurissent dans la campagne cornouaillaise. « Avant que cela ne se voie vraiment dans les chiffres, il faudra attendre un certain temps car on peut survivre longtemps en agriculture. Toutefois, beaucoup baissent les bras trop tard. Nous, nous avons préféré arrêter avant que le ver soit dans la pomme », raconte une ancienne productrice de lait reconvertie.

« C’est un métier de passion donc on résiste. On a tous doublé, triplé ou quadruplé le volume par UTA pour un revenu qui ne change pas. Quel entrepreneur peut accepter cela ? » s’interroge Jean-Paul Prigent, président, pour l’Ouest, des producteurs de Sodiaal. Il réclame des politiques publiques plus protectrices. « Sinon c’est la fin de l’élevage en Europe. » La raison du décrochage sud-finistérien est historique. Cette partie du département s’est restructurée plus tôt que les autres, avec des fermes de plus grande superficie, plus propices à la végétalisation « Au sud, on est en avance sur l’intensification des fermes, mais on l’est aussi sur le ras-le-bol », analyse Benoît Collorec. À la chambre d’agriculture, on explique ce découragement par « la sinistrose ambiante » entretenue en Cornouaille depuis la grève du lait en 2009. L’époque douloureuse de la reprise d’Entremont par Sodiaal et les péripéties de Synutra ont aussi laissé des traces.

« Le dynamisme breton est toujours là »

Ce déclin annoncé ne semble pas inquiéter outre mesure les industriels­ qui affirment pour la plupart ne pas observer encore d’impact au quotidien sur leurs livraisons. « Le dynamisme laitier breton est toujours là », souligne-t-on chez Lactalis.

« On a largement assez de lait. Aujourd’hui, les entreprises cherchent plutôt à mieux valoriser les volumes existants qu’à les développer pour des marchés export », confirme Alain Le Boulanger. Mais pour le délégué Grand Ouest de la Fédération national de l’industrie laitière, si la restructuration devait se poursuivre à ce rythme, une adaptation des outils s’imposera.

Pour autant, tout n’est pas noir dans le lait de la pointe de la Bretagne. La vente directe a le vent en poupe, le bio aussi, bien que les laiteries commencent à freiner les ardeurs, de peur d’une surproduction. Et puis un certain nombre des producteurs de lait conventionnels tirent bien leur épingle du jeu. Il existe toujours des écarts importants en matière de revenu disponible. Selon les derniers chiffres de CERFrance Bretagne, l’écart s’élève à 100 € aux mille litres entre le quart supérieur et le quart inférieur, dont 30 € expliqués par le coût alimentaire. Trop de gaspillage selon Benoît Portier, du pôle Herbivores de la chambre, qui appelle à faire la chasse aux concentrés excédentaires. « La Bretagne est la région de France qui a les coûts alimentaires les plus faibles mais cela ne suffit pas. Il faudrait mieux valoriser l’atout pâturage. Les exploitations qui s’en sortent le mieux ont un peu moins de maïs dans leur système. »

Frédérique Le Gall
Agrandissement. En avance sur l’agrandissement des fermes, le Finistère semble l’être aussi sur le ras-le-bol. © p.l. c.
3 questions à…
« Transformer moins peut être positif pour le prix du lait. »« Il faut se préparer à collecter moins de lait demain » 3 questions à… Guy Le Bars, président d’Even et de Laïta

Constatez-vous une baisse de votre collecte laitière ?

Guy Le Bars : Dans le Grand Ouest sur la zone de Laïta, nous avons collecté autant de lait en 2020 qu’en 2019, mais nous sentons bien qu’il va falloir faire face à une baisse importante dans les années à venir, liée à un départ massif de producteurs. Chez Even, depuis 2016, on compte en moyenne chaque année entre 20 et 25 installations pour 40 départs. Je pense que là où il y a déjà une déprise laitière, la baisse va s’accélérer, mais un peu moins chez nous, dans le Nord-Finistère.

G.L.B. : Nous ne souhaitons pas cette baisse et nous ferons tout pour que la collecte se maintienne en aidant au maximum les jeunes agriculteurs, mais il faudra sans doute faire avec. Il serait irresponsable de ne pas s’y préparer. Aujourd’hui nos usines sont saturées. Elles fonctionnent en 3 x 8 quasiment sept jours sur sept. Comme d’autres avant nous, nous serons amenés à arrêter de fournir les marchés les moins rémunérateurs. Nous transformerons un peu moins de volume mais en matière de prix du lait, ce ne sera pas forcément une mauvaise affaire pour les producteurs.

G.L.B. : En redonnant du lustre à la production laitière. Je crois à un alignement des planètes. La consommation mondiale continue d’augmenter. Les zones favorables à la production de lait ne sont pas si nombreuses que cela. Le Grand Ouest et le Nord font partie de celles qui possèdent les meilleurs atouts. La France bénéficie d’une belle image en matière de qualité. Elle pourra surfer sur la vague export avec des produits plus haut de gamme. J’espère qu’il ne sera pas trop tard. La valorisation, c’est maintenant ! C’est ce que je dis aux distributeurs. S’ils veulent continuer à avoir des produits français et bien marketés, la loi Égalim doit continuer à tirer la valeur vers le haut. Les éleveurs laitiers seront les gros perdants de la Pac. Si le contribuable ne paie plus, le consommateur devra prendre le relais sinon l’inflation sera encore plus forte demain.

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