À la fin de l’année 2022, Christophe et François Augereau, les deux frères associés du Gaec Lactajoux, à Saint-Léger-sous-Cholet (Maine-et-Loire) toucheront leurs premiers crédits carbone. « Nous nous sommes engagés à réduire les émissions de gaz à effet de serre de notre exploitation de 824 tonnes équivalent CO2 en cinq ans, déclare Christophe Augereau. Nous démarrons la troisième année et d’après le bilan à mi-parcours, nous devrions atteindre cet objectif. À 30 €la tonne, cela représente 24 000 €. »

© GFA

C’est en 2017 que les éleveurs réalisent un diagnostic CAP'2ER via le groupe de progrès lait de la chambre d’agriculture. « Nous voulions savoir où nous en étions et si nous avions des moyens d’agir sur notre empreinte carbone », justifie Christophe Augereau. Installés au début des années 2000, Christophe et François ont déjà replanté des haies sur l’exploitation, qui en compte aujourd’hui 18 kilomètres. La moitié de leur assolement est composée de prairies, dont 20 hectares de prairies naturelles, et ils pratiquent le non-labour sur l’ensemble des cultures depuis une vingtaine d’années. Toutefois, à cette époque, l’alimentation du troupeau reste fortement basée sur le maïs, le soja, ainsi que l’ensilage d’herbe. Avec seulement 17 ha de prairies accessibles, le pâturage représente au maximum 50 % de la ration au printemps.

En 2017, le Gaec est également engagé, avec un investissement de 40 000 €, dans un projet de méthanisation collectif évitant une nouvelle mise aux normes et améliorant la gestion des effluents aux abords de Cholet, deuxième ville du département.

© Carmila - Le méthaniseur Biométhane Seg à La Séguinière injecte du gaz dans le réseau depuis 2018 et regroupe 25 polyculteurs éleveurs.

Zéro OGM et abandon des tourteaux de soja

Sans surprise, les résultats du CAP'2ER indiquent une empreinte carbone élevée de 1,03 kg éq. CO2 émis par litre de lait produit sur la ferme. En 2018, c’est d’abord la laiterie LSDH qui leur permet de faire un grand pas vers la réduction de ces émissions. L’ensemble de la production passe en cahier des charges zéro OGM, dont une partie commercialisée sous la marque « C’est qui le patron ?! ». Les éleveurs abandonnent alors les tourteaux de soja au profit des tourteaux de colza. « Cela génère un surcoût car il faut 1,2 kg de colza pour remplacer 1 kg de soja, calcule Christophe Augereau. Nous passons de 100 tonnes de soja par an à 120 tonnes de colza. Toutefois, ce surcoût est largement compensé par la valorisation permise avec le cahier des charges zéro OGM et la marque, soit entre 10 et 15 € les 1000 litres. »

© N.Tiers - 325 arbres ont été plantés dans le but de drainer sept hectares de prairies naturelles difficiles à exploiter en conditions humides.

Par ailleurs, à la suite du CAP'2ER, la chambre d’agriculture leur propose de candidater au premier appel à projets lancé par France Carbon Agri. Ils suivent deux jours de formation débouchant sur un plan d’action. « Nous avions déjà travaillé avec l’association Mission bocage pour la plantation de haies et nous avons pensé à l’agroforesterie pour drainer des prairies naturelles, dans des terres argileuses difficiles à exploiter au cours des années humides, explique Christophe Augereau. Nous avons donc décidé la plantation de 325 arbres, dont la moitié de peupliers, en rangées espacées de trente mètres sur sept hectares. »

Autre levier prévu par le plan d’action : les éleveurs adaptent l’élevage des génisses. Le premier vêlage se fait déjà à l’âge de 24 mois. Mais jusqu’à 55 animaux par an sont élevés tandis que 35 sont réellement nécessaires au renouvellement du troupeau, le reste étant vendu au cours de la première lactation. « L’élevage d’une génisse nous coûte 1 800 € car nous avons peu de pâturage disponible », souligne Christophe Augereau. En plus de réduire les émissions de gaz à effet de serre, la baisse de l’effectif de génisses représente donc un gain économique significatif pour l’exploitation.

Contrat tripartite et objectif de ramener des capitaux vers le secteur agricole

L’ensemble des évolutions de pratiques effectuées sur l’exploitation sont inscrites dans un contrat tripartite entre les éleveurs, la chambre d’agriculture des Pays de la Loire et l’association nationale France Carbon Agri. « Dans ce contrat signé en 2018, nous nous engageons à mettre en œuvre le plan d’action, sachant que dans notre cas, les actions avaient déjà démarré : méthanisation, abandon du soja, plantation d’arbres, résume Christophe Augereau. De son côté, France Carbon Agri s’engage à trouver des acheteurs de crédits carbone au tarif de 30 €/tonne. »

Pour cela, France Carbon Agri s’appuie sur des partenaires tels que l’entreprise à mission TerraTerre. « Notre objectif est de ramener des capitaux vers le secteur agricole afin de financer la transition agroécologique, indique Basile Millet, chef de projet chez TerraTerre. Nous proposons aux entreprises une stratégie de compensation carbone cohérente et locale. Nous avons démarché notamment la société Carmila, gestionnaire des centres commerciaux rattachés à l’enseigne Carrefour, pas encore engagée en agriculture dans le cadre de sa politique de responsabilité sociétale (RSE). »

En effet, Carmila actionnait jusqu’alors le levier de la compensation carbone via des projets de reforestation sur le territoire français. « Nous voulions une stratégie plus ambitieuse, affirme Corinne Teste, directrice RSE de Carmila. Nous étions sensibilisés à la transition agroécologique car nous travaillons en lien avec la distribution alimentaire. De plus, il était possible de trouver des fermes proches de nos centres commerciaux, sachant que nous voulions aussi mieux connaître les contraintes des agriculteurs et voir concrètement notre contribution. Nous nous sommes donc focalisés sur la compensation carbone avec dix fermes françaises dans différentes productions et régions. Elles représentent un objectif de réduction de 4 200 tonnes équivalent CO2 sur cinq ans. »

© Carmila - Le 5 octobre dernier, une vingtaine d’employés de l’entreprise Carmila ont visité le Gaec Lactajoux pour découvrir concrètement les leviers de compensation carbone en élevage laitier.

En octobre, TerraTerre a organisé une visite du Gaec Lactajoux pour l’équipe RSE de Carmila, sa PDG et des directeurs de magasins. « L’échange et la découverte des leviers actionnés furent très enrichissants, témoigne Corinne Teste. Nous avons rencontré des éleveurs engagés, ainsi que tout un écosystème de conseillers et techniciens qui les accompagnent et font bouger les lignes. Cela bouscule l’idée que l’on se fait parfois du milieu agricole. »

Les crédits carbone sont la « cerise sur le gâteau »

Pour les frères Augereau, les crédits carbone touchés à l’issue du plan d’action de cinq ans sont « une cerise sur le gâteau ». « On ne change pas un système pour un tel montant, juge Christophe. Nos décisions n’ont pas été motivées par ça. Elles visent d’abord à améliorer la durabilité, et l’efficience technique et économique de notre ferme. » La méthanisation a réglé le problème de la mise aux normes et de la gestion des effluents. Elle permet en outre d’économiser 40 % d’engrais azotés. L’abandon du soja rend possible une meilleure valorisation du lait dans une filière marquetée. L’optimisation de l’élevage des génisses réduit les coûts. La plantation des arbres, bien que subventionnée, a coûté quelques milliers d’euros en location de matériel, achats de plants, temps passé. À long terme, elle améliorera la gestion des prairies humides, et la coupe des arbres générera un revenu supplémentaire. Pour finir, l’exploitation est aujourd’hui éligible à la certification HVE (Haute Valeur environnementale) et, par conséquent, aux aides écorégime de la nouvelle Pac.