Vous êtes abonné

Première visite ?

Inscrivez-vous
Imprimer Envoyer par mail

Dossier. « Installée hors du cadre »

réservé aux abonnés

 - -->
Jersiaises. Elles sont parfaitement adaptées au système de production et de transformation mis en place. Outre leur lait très riche, elles présentent un gabarit plus petit et sont donc plus faciles à manipuler. Légères, elles n’abîment pas les sols argileux en pâturage dynamique. Elles valorisent bien les fourrages grossiers. © anne Bréhier

Anne-Laure Bontemps voulait être autonome : elle a pensé son installation pour qu’elle soit durable tant sur le plan du travail qu’économique.

«Avec mes 16 jersiaises en bio, en monotraite et en système herbager, mon exploitation peut ressembler à celle d’un hors-cadre familial, ce que je ne suis pas ! » annonce Anne-Laure Bontemps, fille d’un ancien éleveur montbéliard. Sélectionneur reconnu, Gilbert Bontemps trayait en fin de carrière 140 montbéliardes à haut potentiel, au robot. « Je me suis juste installée hors du cadre, pré...
Contenu réservé aux abonnés de L'éleveur laitier
pour vous connecter et poursuivre la lecture
1%

Vous avez parcouru 1% de l'article

Poursuivez la lecture de cet article
en profitant de 2 mois de découverte à L’éleveur laitier
(Offre sans engagement, réservée aux personnes non abonnées)
  • > Accédez à tous les articles
  • > Recevez la newsletter
  • > Recevez 2 numéros chez vous
J'en profite !

«Avec mes 16 jersiaises en bio, en monotraite et en système herbager, mon exploitation peut ressembler à celle d’un hors-cadre familial, ce que je ne suis pas ! » annonce Anne-Laure Bontemps, fille d’un ancien éleveur montbéliard. Sélectionneur reconnu, Gilbert Bontemps trayait en fin de carrière 140 montbéliardes à haut potentiel, au robot. « Je me suis juste installée hors du cadre, précise-t-elle. J’ai fait mes choix par conviction et non pas par esprit de contradiction. À 20 ans, je ne pensais pas au bio, mais je savais que je m’installerais sur une ferme différente : produire du lait à foison ne m’intéressait pas. Ni être tributaire des cours des marchés ou des accords géopolitiques, comme vendre des avions contre des importations de produits agricoles. » À l’Enil de Poligny (Jura), où elle s’est formée à la transformation fromagère, Anne-Laure a rencontré des jeunes comme elle. Cela l’a rassurée et l’a confortée dans son projet : s’installer dans un cadre non conventionnel.

Après un premier parcours professionnel bien rempli (inséminatrice durant quatre ans chez Jura-B

étail, conseillère bâtiment pendant sept ans en Picardie), la jeune agricultrice s’est installée sur une partie des terres de l’ancien Gaec de son père.

Le lait du week-end est vendu à Biolait

Depuis fin 2019, elle transforme la semaine le lait de ses jersiaises en fromage, beurre, yaourts et crème. Le week-end ainsi que les jours fériés, elle le livre à Biolait. « C’est une perte de recettes, mais c’est une réduction énorme de l’astreinte. Dans mon système en individuel avec transformation et vente directe, se libérer est difficile sauf à fermer la fromagerie, ce que je fais quand je pars en vacances avec mon conjoint [NDLR : pour l’instant salarié hors de l’exploitation]. Avec les livraisons aux Amap à des heures précises, le moulage de la tome qui n’attend pas, les vêlages non plus, il faut être très organisée. Je remercie la conseillère à l’installation qui m’a incitée à me donner les moyens de me dégager du temps personnel et de me faire remplacer si besoin. Jeune, on a du mal à penser à ces sujets-là. Sans les conseils de cette technicienne, je serais partie sur un système de transformation sept jours sur sept et je me serais noyée. Aujourd’hui, je sais aussi qu’en cas de pépin ou de maladie, je peux compter sur mon apprentie Cloé ou sur mon père Gilbert. »

Passage en monotraite

Bien que retraité et soucieux de ne pas s’immiscer dans les affaires d’Anne-Laure, il est là. C’est d’ailleurs sur ses conseils qu’elle est passée à la monotraite six mois après son installation. Malgré la chute de production laitière (moins 20 %) compensée par l’achat de quelques génisses supplémentaires, cette pratique lui a apporté un confort de vie et de travail. « Seule, il faut durer. Au printemps, quand les vaches sont en tout herbe et grâce à la monotraite, se libérer est plus facile. » Le salaire de l’apprentie, 80 % du Smic, est couvert pour moitié par des aides. Âgée de 20 ans et titulaire d’un permis de conduire, Cloé Pacaud prépare en alternance un certificat de spécialisation de production, transformation et vente de produits fermiers. « Autonome et motivée, Cloé peut me remplacer quelques jours en assurant les livraisons aux Amap, magasins de produits bio et restaurants. » Le magasin de la ferme, où sont vendus le miel de son papa et des produits de collègues locaux, n’est ouvert que le samedi en fin de matinée.

Les jersiaises sont parfaitement adaptées au système mis en place. « Pour produire un kilo de beurre, 15 litres de leur lait suffisent, contre 22 en lait standard », précise Anne-Laure. D’un gabarit plus petit, elles sont plus faciles à manipuler. Légères, elles n’abîment pas les sols argileux en pâturage dynamique. Elles valorisent bien les fourrages grossiers. Les trois quarts de l’herbe récoltée sont actuellement sous forme d’enrubannage, faute de capacité de stockage. Comme les travaux de culture, la récolte des fourrages est déléguée à un voisin agriculteur.

Améliorer la diversité floristique et la vie des sols

Depuis deux ans, Anne-Laure a entrepris un travail de régénération des prairies. Précédemment consacrées à des génisses en pension, elles étaient le parent pauvre d’un système fondé sur le maïs. Il s’agit aujourd’hui d’améliorer leur diversité floristique ainsi que la vie du sol. « Déjà, les trèfles reviennent, observe la jeune agricultrice. D’ici à cinq ans, l’herbe sera bonne. » Les vaches, qui sont mises à l’herbe fin février, tournent tous les jours sur 8,5 ha divisés en 40 paddocks. L’hiver, la ration est composée d’enrubannage, de céréales (un mélange de triticale et pois) et de tourteaux à 33 % de protéines (moins d’une tonne de concentré par vache et par an). Les veaux sont élevés par des vaches nourrices, comme le pratiquait déjà son père.

Pour loger son petit troupeau, la jeune éleveuse a réaménagé l’ancien bâtiment des génisses et taurillons que son père lui a légué par donation anticipée. Une salle de traite d’occasion équipée de cinq postes a été achetée. Une fromagerie ainsi qu’un petit magasin ont été installés. 240 000 € ont été investis.

À 35 ans, Anne-Laure est satisfaite de ses choix. Passionnée par ses vaches, elle aime aussi travailler le lait. Les résultats technico-économiques obtenus sont d’ores et déjà supérieurs à ceux prévus dans l’étude prévisionnelle. Le Smic mensuel qu’elle se prélève pour une semaine de travail bien remplie lui suffit. Elle vit dans la maison de sa grand-mère. Avec l’essentiel de sa production transformée sur place, la jeune agricultrice ne se sent pas menacée par la baisse du prix du lait bio. Alors qu’après l’euphorie du confinement, les chiffres d’affaires de la vente directe se sont tassés dans de nombreuses exploitations, Anne-Laure reste sereine. « Mes débouchés actuels me suffisent pleinement. Sans mettre de panneaux sur la route, j’avais du mal à fournir la demande. Je manquais de stock pour affiner ma tome à trois mois. Je ne dispose que de 80 à 160 litres par jour selon la saison pour fabriquer toute ma gamme. »

Le circuit commercial, il est vrai, avait été construit en amont de son installation, avec la réalisation d’une étude de marché et le démarchage de clients potentiels. « J’ai eu de la chance : une Amap locale recherchait un producteur de lait de vaches et le bouche-à-oreille fonctionne bien. »

71 paniers livrés à deux Amap

Elle en livre aujourd’hui deux (71 paniers, commandés et payés six moins à l’avance). Elle aime travailler avec les restaurateurs qui mettent en valeur ses fromages avec fantaisie. « Je choisis où partent mes produits. Je suis contente de les vendre localement avec un impact carbone très favorable. Je n’attends pas ma paie de lait en fin de mois. Je ne subis pas. »

Parmi ses projets figurent la reprise en main des foins et de l’herbe avec l’acquisition d’un séchoir en bottes, ou plus coûteuse, la construction d’un séchoir en grange.

« Alors que je réimplante de la luzerne pour réduire les achats d’azote, la qualité des fourrages est une priorité pour gagner en production par vache. Avec nos fourrages actuels de piètre qualité, récoltés un peu tardivement, la moyenne d’étable plafonne autour de 11 à 11,5 litres de lait par jour. » Replanter 1,2 km de haies pour donner de l’ombre aux vaches au pâturage est également l’un de ses objectifs.

Anne Bréhier
Prairies. Depuis deux ans, Anne-Laure a entrepris un travail de régénération des prairies. Précédemment consacrées à des génisses en pension, elles étaient le parent pauvre d’un système basé sur le maïs. © a.-L. Bontemps
2 questions à…
D’une génération à l’autre 2 questions à…

Voir revenir des vaches sur l’ancien site du Gaec dissous fin 2016, même si elles sont d’une autre race, constitue une grande satisfaction pour Gilbert­ Bontemps, lui qui avait dû se séparer de son atelier lait robotisé et vendre ses 140 montbéliardes à haute valeur génétique. « J’apprécie ces petites­ jersiaises, rustiques, très résistantes aux mammites et boiteries », commente l’ancien sélectionneur. Il se réjouit de voir une partie des anciens bâtiments­ et de la surface servir à nouveau, et constate avec plaisir que tous les propriétaires ont fait confiance au projet d’Anne-Laure lors de la succession. « Anne-Laure a su trouver les partenariats avec ses voisins pour les cultures. Elle n’a pas plus que moi l’amour du tracteur. Elle sait gérer son affaire. Elle a choisi de maîtriser son prix de vente et non pas de subir la dépendance à un marché qui ne rémunère pas correctement ses producteurs. J’en suis fier. »

Avec l’installation de sa fille, l’éleveur, âgé de 64 ans, mesure le chemin parcouru d’une génération à l’autre.

« À notre époque, c’était le productivisme à tout-va, se rappelle-t-il. Il fallait travailler, investir, construire, avoir le plus gros tracteur. Nous étions formatés pour la productivité et l’intensification. À mon installation­, le modèle en montbéliard, c’était de produire au moins 7 000 litres par vache. Anne-Laure, elle, s’en sort avec 3 000 litres ! » L’inflation, 14 % au début des années 1980, il est vrai, facilitait et encourageait l’endettement. Il était bien vu aussi que les femmes ne travaillent­ pas sur l’exploitation. Outre une certaine libération, cela apportait à la famille une sécurité financière. C’était aussi un moyen d’ouvrir l’exploitation sur l’extérieur et d’amener du lien social. Aujourd’hui, on voit davantage de projets d’installation en couple.

« Le modèle intensif allait dans le mur »

En fin de carrière, l’éleveur montbéliard était inquiet pour l’avenir de la production de lait conventionnel. « Le modèle intensif allait dans le mur. La méthanisation aurait pu sauver les vaches, mais personnellement je ne me sentais pas d’attaque pour piloter de telles­ installations. »

Comme son père l’avait fait pour lui, Gilbert lave le matin la salle de traite d’Anne-Laure, effectue quelques livraisons, emporte les ficelles et les plastiques à la déchetterie, sans s’immiscer davantage. « Anne-Laure sait que je suis là si besoin. »

Imprimer Envoyer par mail
En direct
Afficher toutes les actualités