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Au pâturage, déclarer la guerre au gaspillage de l’herbe

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Chasse au gaspi. L’herbe pâturée est une mine d’or sous les sabots des vaches. L’adoucissement des automnes et hivers rallonge son exploitation. Six passionnés de la prairie listent, saison après saison, ce qu’il faut faire pour éviter de la gaspiller.

Les prairies produisent ! Deux suivis de plusieurs centaines de parcelles en France, depuis 2016 ou 2017, chiffrent leur rendement. En Bretagne-Pays de la Loire, dans 90 exploitations laitières, les 150 associations de graminées + légumineuses âgées d’au moins 3 ans affichent un rendement moyen de 7 t de MS/ha/an. « Le rendement monte même à 8,8 t de MS pour un quart des parcelles », indique Romain...
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Les prairies produisent ! Deux suivis de plusieurs centaines de parcelles en France, depuis 2016 ou 2017, chiffrent leur rendement. En Bretagne-Pays de la Loire, dans 90 exploitations laitières, les 150 associations de graminées + légumineuses âgées d’au moins 3 ans affichent un rendement moyen de 7 t de MS/ha/an. « Le rendement monte même à 8,8 t de MS pour un quart des parcelles », indique Romain Dieulot, du réseau Civam, qui a participé au projet Perpet (1). « Cette indication de rendement n’est pas un calcul de biomasse. Elle reflète l’herbe consommée dans les parcelles suivies. »

40 % de l’herbe pâturée en dehors du printemps

Le second suivi d’envergure de parcelles pâturées, cette fois-ci au-delà des frontières bretonnes et ligériennes, compte 1 t de MS/ha en moins (6,1 t de MS, infographie ci-dessus). La moyenne est abaissée par des contextes pédoclimatiques moins favorables (Auvergne-Rhône-Alpes, Bourgogne-Franche-Comté). « Quelle que soit la région, il y a un écart de 10 tonnes entre les minima et les maxima », constate Stéphanie Guibert, de la chambre régionale d’agriculture des Pays de la Loire. « La conduite du pâturage fait la différence. » Le suivi met en évidence l’importance de la pousse en dehors du printemps. « Elle représente 40 % de l’herbe valorisée. Ne pas aller la chercher, ou pas suffisamment, quand elle est là est source de gaspillage », souligne-t-elle. Ce gaspillage s’exprime par exemple par le nombre de fauches. Les parcelles jamais fauchées donnent 0,5 t de MS/ha de moins. « Les dernières années ont été marquées par une météo imprévisible. Les repères usuels, du 15 mars au 15 juin et du 15 septembre au 15 octobre, c’est fini, affirme-t-elle. Il faut se montrer opportuniste et être prêt dès le 15 février, voire plus tôt, dans les secteurs très océaniques. » Stéphanie Guibert applique aussi cette analyse à l’automne, avec des pâturages qui peuvent se prolonger jusqu’à la mi-décembre. « Cela signifie être capable d’emmener toute l’année les animaux sur des chemins encaissés, stabilisés, desquels l’eau est évacuée pour éviter les bourbiers. »

Fin d’hiver : comment aller chercher l’herbe ?

Le déprimage en mars ou avant est la fondation de la saison de pâturage. Il est réalisé soit par les vaches en lactation, soit par une autre catégorie d’animaux. Il a plusieurs fonctions. Il nettoie les prairies de l’herbe sénescente après l’hiver écoulé. Il apporte de la lumière aux bourgeons des graminées pour leur tallage et aux points stolonifères du trèfle blanc. Enfin, il construit les décalages de pousse d’herbe entre les parcelles au printemps, ce qui aide à absorber l’accélération de la croissance en mai (infographie ci-dessus). « L’herbe de sortie d’hiver est également un bonus nutritionnel, souligne Olivier Leray, de Littoral Normand. Elle est riche en azote soluble, minéraux et sucres. Son pâturage actif fournit 3 à 4 kg de MS par vache et par jour. Il serait dommage de s’en passer. »

Dès 5 à 6 cm de hauteur d’herbe.

Dès que l’herbe atteint 5 à 6 cm, mesurés à l’herbomètre ou à la base du talon de la botte (photos sur le compte Facebook de L’Éleveur laitier), on peut sortir les vaches. Dans l’Ouest, le déprimage est désormais courant à partir de février. Certains éleveurs le débutent même en janvier. « En fin d’hiver, le pâturage ras, c’est-à-dire à 3 ou 4 cm en sortie de parcelle, n’est un problème ni pour la prairie ni pour les animaux car l’herbe est feuillue. Elle a une très faible hauteur de gaine », précise Rémy Delagarde, chercheur à l’Inrae de Saint-Gilles (Ille-et-Vilaine). Logiquement, les dernières prairies pâturées l’automne ou l’hiver précédent seront aussi les dernières déprimées (lire en fin d’article).

Portance du sol : le test du talon.

Elle guide bien sûr l’entrée dans la parcelle. Même si la plus portante est la plus éloignée de la stabulation, c’est pourtant par elle qu’il faut débuter. Pour évaluer la prairie, l’empreinte de la botte reste le bon repère. Si le talon que l’on appuie marque, il faut attendre. Le réseau Civam utilise un autre test pour les prairies de plus de cinq ans : « On peut accepter des trous de la taille d’un doigt. Le dense tissu racinaire de l’herbe les comblera, dit Romain Dieulot. En général, les éleveurs Civam retirent les vaches de la prairie si un peu de boue gicle des onglons. »

Protéger du piétinement.

On dit communément que les vaches doivent passer vite dans la parcelle. Cela veut dire une présence limitée à deux à trois heures par jour, sur une surface suffisamment grande pour inciter les animaux à se disperser – soit 3 à 4 ares par vache. « Si le circuit est conçu pour un paddock par jour, il faut ôter les clôtures électriques pour passer à l’équivalent de trois ou quatre paddocks au déprimage », illustre Olivier Leray. Il propose de distribuer une demi-ration hivernale le matin afin d’inciter à un pâturage dynamique. « Les 3 à 4 kg de MS ingérés ne correspondent pas à une transition alimentaire. La vraie a lieu à partir d’avril. Les vaches peuvent donc à tout moment retrouver une alimentation 100 % hivernale. La seule précaution à prendre est la suppression de l’urée de la ration hivernale durant le déprimage. »

Les erreurs fréquentes.

En l’absence de portance jusqu’à la fin mars, il ne sert à rien de maintenir le déprimage. La fauche début avril permettra de gérer la pousse de mai.

Une ouverture unique de la parcelle crée un bourbier à cet endroit. Il faut une entrée et une sortie différentes.

Au printemps : gagner des tonnes de matière sèche

De la mi-avril à la mi-juin, quand la bonne dose de pluie et de soleil est au rendez-vous, on court après l’herbe. Avec 60 % de rendement, c’est là que se trouve le tout premier risque de gaspillage. « L’éleveur peut évaluer l’efficacité de son pilotage à partir des refus, en juin, sur les parcelles pâturées, indique Patrice Pierre, de l’Institut de l’élevage. Importants, ils traduisent une pression insuffisante exercée par les animaux à chaque cycle. »

Accepter 1 à 2 kg de lait en moins.

Les éleveurs attachés à conserver le niveau laitier hivernal ont du mal à se résoudre à cette conduite. Ils préfèrent maximiser l’ingestion d’herbe de l’animal. « Cela nécessite d’offrir beaucoup d’herbe aux vaches et donc d’en laisser aussi beaucoup sur les parcelles (pâturage libéral), commente Rémy Delagarde. On perd des journées de pâturage et on limite fortement le taux d’utilisation de l’herbe. » En d’autres termes, la chasse au gaspi passe par une baisse de production. « Dans l’Ouest, le lait produit au printemps correspond à 80 % du niveau hivernal, indique Olivier Leray. En ajoutant un amidon by-pass de type maïs grain ou maïs épi à hauteur de 1 à 3 kg de MS, on atteindra les 90 % du niveau hivernal, soit 1 à 2 kg de lait en moins. Mais ce lait coûte beaucoup moins cher à produire. »

Un pâturage sévère.

La chasse au gaspi se fait par un pâturage sévère. Rémy Delagarde et Olivier Leray proposent des repères simples de sortie de parcelles : selon les mois du printemps. À savoir 3 cm en mars (à la semelle de la botte), 4 cm en avril, 5 cm en mai et 6 cm en juin (un peu plus que la base du talon). « À chaque cycle, on valorise ainsi 300 kg de MS/ha de plus qu’un pâturage libéral. Sur trois mois, cela représente 1 tonne de plus. » Le réseau Civam donne un autre repère : des refus entamés par les vaches. Et si la maximisation de l’herbe ingérée reste la priorité, on peut éviter le gaspillage en faisant passer les gestantes derrière les laitières.

Un paddock par jour ou pour 3 jours ?.

« Le système retenu n’a pas d’effet sur l’herbe valorisée, répond Rémy Delagarde. Comme les vaches, l’herbe s’adapte très bien et très rapidement au mode de conduite. » Celui d’un par jour est rassurant par la succession des paddocks préalablement établie. Il rassure aussi par l’herbe fraîche offerte chaque jour. Le lait ne baisse pas dans le tank et les vaches ne « gueulent » pas en fin de parcelle. En revanche, il est plus coûteux en équipements et nécessite de bien dimensionner les paddocks. « Le pâturage sur 3 à 4 jours donne plus de souplesse pour s’adapter au rythme de la pousse d’herbe, estime, de son côté, Romain Dieulot. Il oblige à accepter une baisse du lait dans le tank mais pour une bonne exploitation de l’herbe, l’éleveur doit être aux commandes, pas la vache. »

Quand débrayer des parcelles ?.

Pour Rémy Delagarde, la décision de retirer une parcelle ne se résume pas à sa hauteur d’herbe. Elle se prend à partir du stock d’herbe sur pied, du nombre de jours de pâturage d’avance et des besoins du troupeau. Des applis, telles que Happygrass, aident à gérer cette question délicate. « Tout dépend de la surface par vache et de la distribution à l’auge », dit-il. Avec une surface de 20 à 25 ares par vache, sans distribution de maïs ensilage à l’auge et peu ou pas de concentrés, toutes les parcelles seront pâturées… il n’y aura pas de débrayage. En revanche, dans les systèmes herbagers autour de 40 ares par vache et plus, la flambée de croissance devient difficile à absorber et impose un débrayage. Le repère est de 12 à 15 cm de hauteur d’herbe (à mi-mollet). « La décision sera la même dans les élevages à 20 à 25 ares par vache et du maïs ensilage à l’auge. Une demi-ration de maïs couplée à cette surface équivaut à 50 ares par vache. »

Comment récolter ?.

L’enrubannage est la solution la plus adaptée à la récolte des excédents d’herbe. « Il permet de petits chantiers confiés à un prestataire et tolère une large gamme de teneurs en matière sèche : à partir de 30 %, et préférentiellement 50 % à 60 %, avance Anthony Uijttewaal, d’Arvalis-Institut du végétal. L’autre avantage de l’enrubannage est la préservation des feuilles de légumineuses. »

Dans le cas de prairies avec fétuque élevée et dactyle, la fauche en foin dès la mi-mai est une autre solution. « Elle gère la montée en épi et produit des repousses feuillues. » Quelles que soient les modalités de récoltes retenues, dans tous les cas, elles sont planifiées pour participer à l’échelonnage des prairies au cycle suivant. La construction de gradients de pousse commencée au déprimage se poursuit dans la saison.

Les erreurs fréquentes.

Le tour de prairies une fois par semaine et la mesure de la hauteur d’herbe ne sont pas suffisamment entrés dans les habitudes. La plus précise se fait avec l’herbomètre mais est peu pratiquée par les éleveurs. L’autre option, plus souple, est une mesure au talon et à la cheville de la botte.

Attendre le chantier d’ensilage ou de foin pour récolter la parcelle débrayée lui fait perdre des points de qualité et crée un décalage insuffisant entre les parcelles au cycle suivant. L’enrubannagepermet d’éviter cette erreur.

Automne et début d’hiver : jusqu’à 25 % de la production annuelle

L’adoucissement des températures en automne et en hiver prolonge la croissance de l’herbe sur la fin de l’année. « Les repousses d’automne représentent jusqu’à 25 % de la production annuelle, soit 1 à 2 tonne de MS par hectare, insiste Patrice Pierre. Les broyer pour remettre à niveau la prairie avant le printemps suivant fait partie des grands gaspillages. »

Certains éleveurs contournent le problème en la fauchant. « Cela veut dire qu’elle est portante. Autant la pâturer », fait remarquer Anthony Uijttewaal.

Une herbe de qualité.

Elle est feuillue, riche en énergie, azote, minéraux et très digestible. « Elle est complémentaire du maïs, affirme Patrice Pierre. L’association RGA-trèfle blanc présente une valeur énergétique légèrement plus faible en automne qu’au printemps (-0,05 UFL). Par contre, la valeur azotée est plus élevée : +10 à 20 g de PDI. » Les vaches en consomment 2 à 6 kg de MS par jour selon la surface offerte (15 à 30 ares par vache). Comme au déprimage, on peut leur distribuer une demi-ration hivernale le matin pour un pâturage actif et le reste le soir. Mieux vaut commencer par les prairies sans légumineuses, ou avec peu, pour limiter le risque de météorisation.

Quand le lancer ?.

La conduite estivale, c’est-à-dire sans surpâturage, avec une distribution de fourrages si nécessaire (voir infographie p. 46), conditionne le redémarrage des prairies aux premières pluies de la fin août-début septembre. De même, une prairie multi-espèce intégrant du dactyle ou de la fétuque élevée repartira plus rapidement. « Il est tentant d’y amener les vaches ou une autre catégorie d’animaux dès qu’elle verdit. Il faut savoir attendre pour constituer un stock sur pied suffisant, conseille Patrice Pierre. Le top départ est donné à 12 cm de hauteur d’herbe herbomètre (ou à la cheville). » Une sortie à 5 cm – pas moins – favorise l’accès à la lumière et le tallage des graminées, préparatoire de la saison suivante. Comme au printemps, il ne faut ni sous- ni surpâturage.

Trois précautions.

Le pâturage se déroule sur une période plus humide. Même si le temps de repos de deux mois permet aux prairies de reconstituer leurs réserves, la vigilance sur la portance et le piétinement est de mise. « Les repères de sols non portants sont identiques à ceux utilisés au déprimage : le talon de la botte enfoncé de 5 cm ou le sabot de 5 à 7 cm. » L’accès est limité à une demi-journée.

Le bon sens guide aussi les décisions. « Ainsi, une averse différera logiquement l’entrée des vaches dans le paddock », dit Romain Dieulot. D’une façon générale, c’est la météo en lien avec le type de sol (drainé, hydromorphe, sa texture) qui pilote le pâturage de fin d’année.

L’ordre de pâturage influence le déprimage de l’année suivante. « À partir du 1er novembre, par semaine supplémentaire, on ajoute une journée au temps de repousse hivernal, indique Patrice Pierre. Dit autrement, un pâturage prolongé à novembre et décembre décale de 8 à 10 jours le déprimage. » Les premières parcelles déprimées seront donc aussi les premières consommées à l’automne.

Claire Hue

(1) Projet « Prolonger la productivité des prairies » ou Perpet sur www.civam.org

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