Les dégâts d’oiseaux aux cultures sont en constante progression depuis 20 ans. C’est vrai en France mais aussi dans toute l’Europe.  Localement, la nuisance est telle que cela peut remettre en cause la présence de certaines cultures. Historiquement les milieux agricoles ont toujours été une aubaine pour les oiseaux. Les écologues nous expliquent qu’une quarantaine d’espèces dépendent de cet habitat. Paradoxalement ces espèces sont en grand déclin, notamment en zone de grandes cultures : en 30 ans 30% de l’effectif a disparu. En cause la simplification des paysages avec moins de haies, de plus grandes parcelles, donc moins de biodiversité. À l’inverse des espèces opportunistes se sont développées, comme le pigeon ramier dont la population a doublé depuis 20 ans ou les corvidés. Ce sont ces espèces qui causent des dégâts aujourd’hui.

Plusieurs millions d’€ de préjudice

Sur maïs trois oiseaux posent des problèmes : la corneille noire, le corbeau freux et le choucas des tours. L’essentiel des dommages économique a lieu en début de cycle, du semis au stade 3-4 feuilles du maïs. Les maïs grains peuvent aussi être attaqués sur l’épi en fin de cycle mais avec une perte économique infiniment plus faible.  Ce sont essentiellement les pertes de graines et les arrachages de plantules qui en cas de fortes attaques imposent parfois un re-semis partiel ou total de la parcelle, voir l’abandon du maïs. Mais même en ressemant le potentiel de rendement est impacté ainsi que le niveau de matière sèche à la récolte, sans parler du coût supplémentaire engendré. Si toutes les parcelles de maïs sont potentiellement exposées à un risque, Arvalis estime qu’environ 7,5% des surfaces seraient effectivement concernées par des dégâts significatifs de corvidés chaque année. Cela place ces ravageurs au troisième rang de la nuisibilité derrière le taupin et la pyrale. Ceci pour un dommage annuel évalué entre 25 et 85 millions d’€ à l’échelle nationale.

© S.Champion - Dégâts d'oiseaux sur tournesol. Le pigeon ramier est le premier nuisible sur cette culture.

Une seule solution : le ziram

Car l’étendue et l’intensité des attaques sont très variables selon les années. Plusieurs facteurs peuvent les influencer. D’abord, l’environnement de la parcelle : proximité de populations abondantes ou proximités des lieux de vie (bois, secteurs urbanisés). La densité des surfaces en maïs dans le paysage est aussi inversement proportionnelle au risque et à la gravité des attaques (le garde-manger est plus vaste). L’itinéraire technique peut exposer la parcelle aux attaques : les conditions de préparation du sol (plus ou moins soufflé), le semis (plus ou moins rappuyé), la dynamique de l’installation de la culture et l’étalement des dates de semis peuvent aussi influencer l’exposition aux dégâts et leurs intensités. Enfin le traitement des semences avec le seul répulsif encore autorisé (mais sous dérogation annuelle) : le ziram (produit commercial Korit 420 FS) montre une protection intéressante. « Mais l’efficacité du Zirame reste insuffisante en situation de très fortes attaques de corvidés », précise Arvalis. En 2022, le produit Korit 420 FS a été utilisé sur 20% des surfaces semées.

10 % des surfaces de tournesol attaquées

Le tournesol est aussi une culture très sensible aux attaques de colombidés et de corvidés. Ici c’est le pigeon ramier qui est le principal responsable. Il consomme le jeune plant dès son émergence et la nuisibilité est effective si la tige est coupée. La phase de sensibilité est assez courte mais Terres Inovia estime que 10 % des parcelles de tournesol subissent des pertes supérieures à 20% des plants levés, donc avec un impact important sur le rendement. D’après les enquêtes, le taux de re-semis est évalué à 7,5% des surfaces. À l’échelle du territoire le coût de ces dégâts d’oiseaux sur tournesol s’élève à environ 20 M d’€ chaque année. Aucun traitement de semences efficaces n’est disponible sur tournesol. La seule lutte préventive consiste à protéger les parcelles avec des effaroucheurs sonores ou visuels mais l’accoutumance est rapide. Il reste les opérations de destruction hors période de chasse selon les modalités réglementaires départementales, mais leur efficacité est parfois contestée (voir encadré).

Finalement, que ce soit sur maïs ou tournesol, ces dégâts souvent impossibles à prévoir et les moyens limités pour s’en protéger créés beaucoup de frustration sur le terrain.

Le levier agronomique

Existe-t-il des stratégies agronomiques efficaces pour protéger les parcelles des oiseaux ravageurs. La première consiste à les repousser en utilisant des effaroucheurs ou des produits répulsifs. Deux autres stratégies agronomiques consistent à perturber les oiseaux avec des couverts et à les cantonner sur des zones riches en ressources alimentaires autres que les cultures, une sorte d’agrainage dissuasif.

Pour le maïs, le traitement des semences avec un répulsif a été la stratégie la plus travaillée. Elle est facile à mettre en place pour l’agriculteur et cohérente au regard du mode d’attaque des corvidés dès le semis. Arvalis a réalisé de nombreux tests de consommation de semence, en volière, en micro parcelle et au champ, pour évaluer différents traitements de semences et aussi des produits à base substances naturelles, dits de bio contrôle au goût ou à l’odeur désagréable. Résultats, rien n’atteint le niveau de la référence Korit (Zirame) qui présente une efficacité entre 50 et 60% selon Arvalis. Mais le travail de prospection se poursuit sur cette voie.

Toujours pour repousser, l’usage d’effaroucheurs est souvent décevante et difficile à utiliser sur de grandes parcelles sans parler de l’irritation des voisins en zone périurbaine.

Pour perturber les oiseaux plusieurs façons culturales ont été évaluées. Le semis profond n’a montré qu’une efficacité limitée et il fait prendre un risque agronomique beaucoup plus important que les oiseaux dans les sols limono argileux. Il n’est donc pas préconisé. Les lignes de semis effacées ou rappuyées n’ont pas eu plus de succès. Augmenter le délai entre la dernière préparation du sol et le semis est une piste qui reste à évaluer.

Des attaques souvent imprévisibles

Arvalis a également testé l’usage de plantes appâts, en ligne ou en plein, pour les offrir aux corvidés avant qu’il n’attaque le maïs. Dans quelques situations, les témoins ont été un peu plus attaqués mais quand la pression des oiseaux est trop forte tout est consommé : l’appât et le maïs. Ensuite, ces plantes appâts peuvent entrer en concurrence avec le maïs et impacter le rendement autant que les oiseaux. Là aussi fausse piste.

L’agrainage dissuasif qui consiste à cantonner les oiseaux sur des bandes attractives au sein des parcelles a aussi été tenté en maïs et tournesol. Il s’agit de semer du pois ou du soja à haute densité sur environ 1% de la parcelle. Les résultats sont très variables allant du scénario attendu à un effet contreproductif d’attraction des oiseaux. Mais le concept reste à affiner (positionnement, date de semis, dimensionnement, etc.).

Bilan, aucune solution agronomique n’offre aujourd’hui un résultat probant. Les essais au champ sont aussi très difficiles à conduire, car si les attaques des oiseaux peuvent être sévères elles sont aussi imprévisibles et pas si fréquentes que cela. Et la solution mise en place ne doit pas être trop complexe pour l’agriculteur au regard du gain attendu.

Tirs et piégeages : efficacité contestée

Devant ce constat, beaucoup d’agriculteurs démunis dans la prévention du risque demandent davantage de régulation des populations par le piégeage ou les tirs. L’objectif étant de réduire les effectifs pour réduire les nuisances. Cette approche pratiquée depuis de nombreuses années est remise en cause par les écologues qui analysent le comportement des oiseaux. « Les corvidés sont détruits en nombre important chaque année en France. Mais cette approche n’a jamais été évaluée. Il n’est pas évident qu’une régulation puisse faire diminuer le nombre d’oiseaux fréquentant localement une exploitation agricole », affirme Frédéric Jiguet, ornithologue, professeur au Muséum national d’histoire naturelle.

© S.Champion - L’usage d’effarroucheurs est souvent décevante et difficile à utiliser sur de grandes parcelles.

Les oiseaux se déplacent sur de grandes distances à une échelle interrégionale. Les individus prélevés localement sont très vite remplacés, tant qu’il y a à de la nourriture. « 87% des corneilles piégées ont moins d’un an. Ces jeunes oiseaux sont très mobiles en période de semis. Il faudrait un prélèvement à très grande échelle pour espérer une efficacité. La destruction annuelle de 500 000 corneilles présente un coût estimé de 16 M d’€ pour une efficacité non démontrée sur des dégâts évalués à 3 M d’€. Éthiquement est-il acceptable de détruire autant d’individus pour une efficacité non prouvée ? » interroge Frédéric Jiguet.