Les vertus des systèmes herbagers ne sont plus à démontrer, aussi bien en matière d’économie que d’environnement ou de bien-être animal. Mais la conduite de l’herbe ne s’improvise pas. De l’implantation à l’exploitation, elle exige de faire les bons choix. Les éleveurs bio se doivent d’acquérir ces compétences car leurs systèmes de production s’appuient obligatoirement sur l’herbe.

En Bretagne, le réseau Gab-Frab (Fédération régionale des agrobiologistes de Bretagne) publie régulièrement des documents techniques. Il vient d’élaborer un guide de la production de l’herbe biologique (voir encadré), qui «reprend tous les savoirs de nos techniciens et de nos éleveurs adhérents concernant l’herbe », précise Niels Bize, chargé de mission à la Frab. Il répond donc aux préoccupations de tous les éleveurs de ruminants, principalement des bovins, en bio mais aussi en conventionnel. Bien qu’écrit par des Bretons, il peut être utile au-delà de cette région. Un exemple avec un thème majeur : comment faire vieillir ses prairies.

L’intérêt de les faire durer est évident sur le plan économique. L’implantation coûte et la productivité n’est pas optimale la première année. Au fil des ans, la prairie évolue en fonction des conditions de milieu et des pratiques d’élevage. Le stress, par exemple, provoque des dégradations du couvert, surtout s’il est multiple. Quant aux pratiques, certaines favorisent la durée de vie de la prairie quand d’autres peuvent la pénaliser. Des essais ont été conduits sur 71 prairies (projet PERPet, réseau Civam avec les Gab) âgées de 3 à 6 ans. Ils ont montré que contrairement à une idée reçue, réaliser une fauche au printemps sur une parcelle pâturée le reste de l’année, n’a pas d’impact sur la flore ou la productivité. En revanche, l’égrainage naturel, qui consiste à laisser les plantes monter en graines pour qu’elles se ressèment, n’a pas d’effet bénéfique démontré sur les prairies associant graminées et légumineuses. Au contraire, il contribue à réduire la part des légumineuses.

Par ailleurs, le pâturage estival, même assez sévère (hauteur de sortie à 4 cm), n’altère pas la pérennité de la prairie. Il faut cependant souligner que lors de cet essai, les éleveurs ont veillé au chargement (2 ares/UGB/jour) et ont respecté un temps de repos de 73 jours en moyenne entre deux passages. De même, le pâturage hivernal peut être conduit sans risque pour la prairie, mais sous conditions. Tout d’abord, il faut éviter les périodes très arrosées ou le gel. Ensuite, le chargement instantané et le temps de séjour doivent être adaptés aux conditions. Il convient de surveiller l’état du sol pour ne pas le dégrader.

Un diagnostic pour connaître l'état d'une prairie

En cas de doute sur l’état d’une prairie et sur l’intérêt de la maintenir, un diagnostic peut être pratiqué. Il prend nécessairement en compte les objectifs de l’éleveur car les besoins ne sont pas les mêmes pour nourrir des génisses ou des vaches en production. La localisation de la parcelle, plus ou moins éloignée du bâtiment, est aussi à prendre en considération. Parfois, en changeant l’affectation d’une prairie, on peut revoir son niveau d’exigence et ainsi prolonger sa durée de vie.

Le diagnostic commence par l’observation du couvert. On évalue sa densité, la présence éventuelle d’un gradient, en fonction de la pente, par exemple. On recherche l’existence de trous et on regarde comment les différentes espèces s’assemblent. Elles peuvent en effet se répartir par tâches ou au contraire, bien se mélanger. On repère aussi les plantes jugées indésirables par l’éleveur. La qualité de la prairie est liée aux espèces dominantes parmi les graminées, les légumineuses et les autres. Des outils existent pour mener ces investigations.

En général, on parcourt toute la parcelle et on prélève au moins six poignées de végétation dans des zones différentes. On les étale sur un carton et on classe les brins par espèce pour les identifier et les quantifier.

© P.Le Cann - Après un été chaud et sec, une prairie peut sembler très dégradée. Il faut lui laisser le temps car elle peut repartir.

Le résultat du diagnostic donne les clés pour faire évoluer la prairie ou décider de la refaire. Lorsque les graminées et légumineuses de bonne qualité fourragère sont bien présentes, mais que quelques dicotylédones annuelles commencent à apparaître dans des trous, une conduite adaptée permet d’améliorer le couvert. Il faut d’abord pâturer ras au printemps, faucher les refus et bien valoriser l’herbe d’automne et d’hiver. Il convient aussi d’alterner la fauche et le pâturage et d’adapter la fertilisation organique. Enfin, attention au surpâturage en été et au matraquage en sortie d’hiver.

Le sursemis peut relancer la végétation

Le deuxième niveau de dégradation se traduit par une présence moindre des espèces souhaitées et davantage de zones de sols nus ou colonisées par des espèces indésirables. Dans ce cas, on peut rattraper la prairie grâce au sursemis. L’enjeu est de parvenir à apporter suffisamment de lumière au jeune semis. On prépare donc le terrain en rasant le couvert (pâturage ou fauche) et en griffant le sol à la herse à dents droites. On choisit des espèces agressives, adaptée à la fonction de la parcelle et on sème dense. Le passage des animaux permet de rappuyer. Un pâturage rapide est recommandé trois à quatre semaines après le semis.

Le sursemis peut se réaliser en sortie d’hiver, lorsque la végétation redémarre. Plus tard, après une fauche de printemps par exemple, la concurrence sera plus sévère mais les légumineuses profiteront de températures plus élevées. On peut aussi l’envisager en fin d’été si l’humidité est suffisante. Plusieurs équipements permettent de réaliser le sursemis : semoir à céréales, outils de semis direct, semoir à la volée. L’essentiel est d’obtenir une terre fine pour faciliter le contact entre le sol et la graine et de limiter la concurrence du couvert en place.

Dans certains cas, la perte de productivité de la prairie ou la dégradation du couvert ne peut pas être corrigée. Il faut la refaire. Si elle peut entrer dans la rotation, les éleveurs choisissent souvent d’implanter un maïs ou un méteil. Mais s’il n’est pas possible d’installer une culture, on peut envisager une rénovation totale, avec ou sans labour. Quand les espèces indésirables sont très présentes ou quand la structure du sol est dégradée, le retournement est intéressant. Mais il faut savoir que l’azote libéré sera en partie perdu. Sinon, on peut se contenter d’un travail du sol superficiel. Pour un semis d’automne, passer plusieurs fois avec un outil à disque dès l’été permet d’affaiblir progressivement le couvert. On peut aussi opter pour une crucifère afin de casser les cycles des adventices. Installée en fin d’été, elle pourra être pâturée avant d’être remplacée par une nouvelle prairie au printemps suivant.

Doute sur l'intérêt de l'aération du sol

Dans les parcelles difficiles à travailler, en raison de l’excès d’humidité, de la pente, ou de la faible fertilité du sol, les espèces les mieux adaptées se développent, parfois au détriment des fourragères. Ces prairies naturelles disposent d’une bonne capacité de régénération grâce à un stock grainier important qui peut revitaliser les zones de sol nu. Un travail du sol superficiel favorise cette évolution. On peut le coupler à un semis d’une espèce à durée de vie limitée (RGI, RGH) pour limiter le salissement.

Par ailleurs, il existe des outils permettant d’aérer le sol des prairies. L’idée est de favoriser la circulation de l’air et la minéralisation dans les vieilles prairies où l’on constate une accumulation de matière organique en surface. Il s’agit aussi d’ameublir un sol tassé par de nombreux passages de troupeaux ou d’engins de récolte. En théorie, cet entretien mécanique doit permettre un meilleur fonctionnement du sol et donc une amélioration de la productivité.

Cependant, des essais conduits par la chambre d’agriculture des Pays de la Loire sur ce type de techniques se sont révélés peu concluants. Les prairies ont été travaillées par une herse étrille ou un outil de décompaction. La productivité n’a été améliorée que dans une seule situation. Il s’agissait d’une parcelle tassée par le pâturage d’un troupeau de 80 vaches laitières en conditions humides.

UN GUIDE COMPLET SUR LA PRODUCTION DE L’HERBE BIOLOGIQUE

Le réseau des agriculteurs bio de Bretagne publie le guide Produire de l'herbe biologique en Bretagne. Cet ouvrage détaille tout ce qu’il faut savoir pour bien conduire une prairie. De l’implantation au choix des espèces, en passant par l’organisation du pâturage ou des récoltes, il regroupe des contributions techniques d’origines variées (Gab, Cuma, Inrae, LPO, etc.). Mais surtout, il fait le tour des savoirs des réseaux bio bretons. Une partie est consacrée à l’économie et notamment aux résultats technico-économiques des élevages bio bretons. Sur tous ces thèmes, des éleveurs apportent leurs témoignages.

Prix : 25  €HT pour les non-adhérents. 112 pages. À commander sur https://www.agrobio-bretagne.org