Dans le nord-est de la Pologne, en Podlaskie, deuxième région laitière du pays, Malgorzata et Andrzej Kowalewski font partie des éleveurs polonais montés dans le train laitier à l’entrée de la Pologne dans l’Union européenne en 2004. En 2005, ils investissaient 35 000 € (1) dans une étable entravée juste à côté de leur maison pour passer de 19 holsteins à 40. Près de vingt ans après, ils sont les seuls des huit éleveurs de leur commune, Plusze, à la tête de 60 laitières. Les sept autres ont moins de 20 vaches. Ces deux dernières décennies, cinquante ont progressivement arrêté leur activité.

 

L’autre particularité du couple est d’avoir un contrat à durée indéterminée avec Lactalis Polska qui collecte 250 Ml en Pologne. Lorsque L’Éleveur laitier les a rencontrés la première fois en 2014, ils livraient 250 000 litres de lait à la fromagerie de Siemiatycze (camembert, brie et mozzarella), proche de la frontière biélorusse. Avec leur fils Arkadiuszqui s’est installé cette année-là, ils exploitaient 70 hectares dont 24 en propriété. Aujourd’hui, ils livrent – toujours à Lactalis Polska – 550 000 litres, produits par 60 vaches à 10 700 kg de lait brut. Ils ont augmenté leur volume à la fois par le nombre de vaches et par la productivité : + 2 800 kg par vache en six ans (lire page suivante). « Nous n’avons aucun problème pour augmenter nos livraisons, bien au contraire. Lactalis Polska a besoin de lait. » L’extension de l’étable de 30 places en 2021, 15 entravées et 15 réparties dans trois cases paillées, allège considérablement la gestion des laitières. « Nous avons autofinancé les 32 000 € d’agrandissement, dit Andrzej. Mon frère, qui est maçon, nous a beaucoup aidés. Nos deux familles s’entraident fréquemment. » C’est encore le cas avec la construction d’un bâtiment pour les élèves et les taurillons pour 57 000 €, en face de leur habitation, de l’autre côté de la route communale. Leur hébergement actuel est totalement saturé.

200 000 € investis en 2021, aidés à 44  %

L’extension du bâtiment laitier ne représente que 7,5 % des investissements faits entre 2015 et 2022. Après une première salve de 210 000 € entre 2005 et 2014 (dont 52 000 € d’aides européennes et 42 000 € d’autofinancement), les associés en ont lancé une deuxième plus élevée entre 2015 et 2022 : 335 000 €. La plus grosse tranche a été réalisée l’an passé : 200 000 € pour des matériels de cultures, un tank à lait de 4 000 litres et bien sûr, l’extension de l’étable. « L’achat du tank à lait nous évite de payer 3,15 €/1 000 l de location à Lactalis Polska  », dit Malgorzata Kowalewski. Ils ont reçu 88 000 € d’aides européennes à l’investissement et ont emprunté quasi autant. « C’est un emprunt à taux d’intérêt variable. Il était à 0,19  % en 2021. Il est passé à 6  % dûs à l’inflation. Espérons que cela n’ira pas plus loin. »

À ces 335 000 €, il faut ajouter 126 300 € pour l’achat de 14,85 ha depuis 2015, soit 8 500 € l’hectare. Ce sont 3 200 € de plus qu’à notre venue, il y a huit ans. « Du fait de nos terres sableuses, nous sommes dans la fourchette basse des prix du foncier en Podlaskie et en Mazowieckie, région voisine également très laitière. Les prix montent jusqu’à 20 000 € l’hectare. » L’accès au foncier conditionne le développement des éleveurs laitiers très motivés tels que les Kowalewski. Eux sont suspendus à l’accord de leur voisin, éleveur de quatre vaches, sans successeur, pour construire une stabulation de 120 logettes et deux robots de traite pour 630 000 € (environ 250 000 € les deux robots).

« Lactalis Polska soutient les projets de développement »

« Pour l’instant, il refuse de nous vendre les deux hectares juste à l’arrière de nos bâtiments, dit Arkadiusz.Ici foncier et investissements sont étroitement liés.  » Agrandir leur surface sera aussi nécessaire, pour respecter les 170 kg/ha d’azote organique exigés par la directive nitrates. Toute la Pologne est classée en zone vulnérable.

La hausse du prix des intrants autofinancée

En revanche, Arkadiusz ne s’inquiète pas du tout d’un éventuel refus de Lactalis pour le doublement des livraisons. « Lactalis Polska soutient même les projets par des crédits à taux zéro. Dans notre cas, cela pourrait être de l’ordre de 40 000 € [lire aussi L’Éleveur laitier de novembre 2022, p. 16]. » Son père, lui, s’exaspère de l’attitude des propriétaires qui freinent l’activité agricole. « Pour profiter des aides européennes, soit ils conservent les parcelles mais en les cultivant a minima comme c’est le cas derrière chez nous, soit ils acceptent verbalement de les louer à condition de conserver les aides. C’est illégal, mais il n’y a aucun contrôle. » Chez eux, cela concerne 50 ha. Dans l’immédiat, il faut faire face au marché tendu des intrants. Comme en France, les éleveurs choisissent les leviers qu’ils jugent les plus appropriés pour s’adapter.

Leur faible endettement (19  % d’annuités/EBE selon leurs indications) et la conjoncture favorable des céréales, de la viande et du lait leur permettent d’autofinancer la hausse du prix des intrants. « Notre seule adaptation concerne l’achat des engrais minéraux. Nous avons réduit d’un tiers le phosphore et le potassium et de 20  % l’ammonitrate que nous compensons par le fumier et le lisier.  » Avec plus de 10 000 kg de lait par vache, pas question de modifier l’alimentation des laitières, stable toute l’année puisqu’elles sont continuellement entravées. La ration semi-complète est définie avec le fournisseur d’aliments. « Même si nous sommes adhérents du contrôle laitier, nous préférons ses conseils. » Elle est composée de 8 kg de MS de maïs ensilage, 4 kg de MS d’ensilage d’herbe, 3 kg d’orge aplatie, 3 kg de tourteau de colza et 1 kg de tourteau de soja. Les débuts de lactation reçoivent en plus 500 g de tourteau de soja et 500 g de maïs grains.« Nous achetons les correcteurs azotés chaque mois car nous n’avons pas la capacité de stocker plus longtemps. » Malgré l’inflation sur les intrants et sur le coût de la vie en général (+ 17  % ), tous trois abordent l’année 2023 relativement sereinement. Les récoltes exceptionnelles de maïs ensilage sécurisent l’exploitation. Ils sont beaucoup plus inquiets par une éventuelle extension régionale de la guerre en Ukraine. Leur village se situe à 50 kilomètres de la frontière biélorusse, pro-Poutine.

La menace de quitter Lactalis Polska pour être payés plus

Un prix du lait élevé est l’autre façon de résister à l’inflation. Profitant de la collecte polonaise actuellement tendue, les Kowalewski, avec des collègues, n’hésitent pas à menacer Lactalis Polska de le quitter pour une autre laiterie. Le préavis de trois mois posé à tout moment de l’année facilite cette stratégie. « Nous avons décidé de rester. Livrer son lait à Lactalis est une sécurité car nous avons l’assurance d’être payés en période difficile, estime Andrzej. En revanche, en période favorable, Lactalis Polska paie certes mieux que la moyenne nationale, mais moins que la moyenne régionale.  » Ils ont obtenu l’assurance d’un prix de base qui continue de progresser et une prime de 21€/1 000 l sur les livraisons de novembre, en plus de celles de décembre.Le prix d’octobres’élève à 564,21 €/1 000  l pour 42,8 g/l de TB, 36,7 g/l de taux azoté et moins de 400 000 cellules et 100 000 germes. « Les livreurs de Lactalis Polska ne sont pas vraiment organisés pour négocier avec l’entreprise. Certes, il existe des groupements de producteurs mais ils ont peu de poids. Aujourd’hui, c’est la tension sur la collecte qui joue en notre faveur  », dit Andrzej.

Claire Hue

(1) 1 euro = 4,75 zlotys.