Les changements effectués ces dernières années dans les fermes de lycées se font avec la nécessité d’équilibrer financièrement les comptes, de coller aux débouchés ou de s’adapter à l’environnement (périurbain...)

Les injonctions du ministère de l’Agriculture constituent également une motivation. Maîtres-mots dans les référentiels et programmes scolaires depuis 2012, les pratiques agroécologiques doivent être mises en œuvre pour être enseignées aux élèves.

En 2025, les exploitations devront ainsi avoir au moins un de leurs ateliers en bio. Depuis le 31 décembre 2021, avant l’heure officielle, elles doivent se passer du glyphosate. Autant d’impératifs  venus d’en haut , et qui irritent parfois dans un contexte économique et climatique tendu.

Car montrer l’exemple n’est pas si simple pour des exploitations dont les missions pédagogiques, techniques, expérimentales sont très larges mais dont les moyens sont limités, aussi bien en matière de financement du personnel (seul le directeur de l’exploitation est rémunéré par l’État) que de structures, foncières en particulier. Conscientes de la nécessité d’évoluer vers des modèles plus durables, les fermes que nous avons visitées tentent de s’adapter aux défis multiples et variés de notre époque, sans dogmatisme, en tenant compte du contexte territorial dans lequel elles sont insérées.

Confrontées aux mêmes réalités que les exploitations

Dans la constitution de références et de connaissances que le jeune mobilisera un jour pour s’installer ou travailler en agriculture, la ferme du lycée est l’un des points d’appui. Aux côtés des exploitations de stage ou d’apprentissage, des voyages et des séjours à l’étranger, et de la ferme familiale quand il y en a une.(1)

Support de formation pratique aux gestes professionnels, outil pour appréhender le pilotage d’une exploitation agricole, lieu d’expérimentation et d’animation du territoire, les fermes des lycées permettent aussi aux jeunes de développer un sentiment d’appartenance à un milieu.

Confrontées aux mêmes réalités économiques, climatiques et sociétales que l’ensemble des exploitations qui les entourent, elles se doivent d’évoluer pour préparer au mieux les élèves qu’elles forment à leur futur métier et environnement.

« Les modèles intensifs des années 1970 sont derrière nous, souligne Pierre Botheron, proviseur du lycée agricole de Fontaines, Saône-et-Loire, un établissement engagé depuis 1991 dans la démarche agriculture durable. Ils n’étaient pas vertueux en matière d’environnement et ils n’étaient pas non plus les meilleurs économiquement. Face aux enjeux agroécologiques, climatiques et sociétaux, nous sommes tous convaincus de la nécessité de changer. Nos élèves aussi. Ils sont très sensibilisés aux questions d’environnement. Contrairement aux années 2010, il n’y a pas de réactions négatives sur ces sujets-là. »

« Préparer les jeunes au monde plus complexe de demain »

« Vitrine hier, les fermes des lycées deviennent aujourd’hui le point de départ d’un processus pédagogique dont la finalité est de mettre tout le monde en mouvement pour répondre au défi de la transition agroécologique, pointe Pierre Bouveret, coordinateur des BTS Acse au lycée de Levier dans le Haut-Doubs. En mettant davantage nos élèves en situation d’acteurs, nous devons les aider à se préparer au monde plus complexe de demain, tout en veillant à ce que les matières générales ne soient pas délaissées. Face aux injonctions du EPA – « Enseigner à produire autrement » –, il nous faut travailler les questions transversales d’autonomie fourragère et de réduction de la pression médicamenteuse. Le travail sur une certification HVE de l’exploitation, la vente de viande en circuit court via le comité d’entreprise de l’école, le montage d’une Amap sont autant d’occasions concrètes de montrer l’envers du décor, d’éclairer les questionnements des jeunes et de les sensibiliser à la contractualisation à partir des coûts de production. »

Alors que les injonctions faites aux fermes des lycées sont nombreuses, laisser aux établissements suffisamment de marge de manœuvre pour qu’ils s’adaptent à l’évolution de leur contexte est indispensable. « Heureusement, le principe de réalité nous est rappelé par la proximité avec la profession agricole pour laquelle nos fermes sont des outils et des lieux d’expérimentation », note Pierre Botheron. Située au cœur même de l’établissement, l’exploitation de Fontaines, certifiée HVE 3, et ses 4,5 salariés (hors directeur), produit avec ses 70 montbéliardes 500 000 litres de lait. Sur 146 ha de SAU, dont 96 ha de prairies, sont également élevées 25 vaches charolaises, 9 300 volailles fermières, 250 poules pondeuses.

Dans un contexte de pression foncière élevée où l’établissement n’est pas prioritaire quand des terrains se libèrent, la ferme est en recherche d’un système de polyculture-élevage plus économe, avec le moins d’achats extérieurs possible. « Pour nous, le bio n’est pas le bon chemin, constate Pierre Botheron. Outre un problème de débouchés pour notre lait [Danone et Biolait ont déjà trop de producteurs, NDLR], le travail de recherche de références destiné aux exploitations laitières conventionnelles mené par la chambre d’agriculture sur notre troupeau laitier (alimentation, autonomie protéique) serait remis en cause. Dans notre département en effet, les exploitations en bio sont peu nombreuses. Sur nos sols argileux, l’idée est plutôt d’aller vers un système productif le plus autonome possible. Toutefois, pour répondre à la demande du ministère, le passage en bio de l’atelier volaille avec conversion d’une surface de 20 à 30 ha pour produire une partie de l’alimentation des volailles a été examiné. Avec une seule rotation sur toutes les parcelles de l’exploitation, cela s’annonce compliqué. Une enquête auprès de la clientèle du magasin est également nécessaire pour mesurer la plus-value potentielle que les clients seraient prêts à payer. »

« Nous ne trouvons pas d’acheteur pour notre futur lait bio »

Dans un contexte technico-économique plus favorable, la conversion en bio se révèle également compliquée au lycée de Cibeins, dans l’Ain (140 ha de SAU dont 30 ha de blé et colza, 787 000 litres de lait livrés avec des prim’holsteins à 9 300 kg de lait par vache et par an en ration maïs-herbe, 3 salariés et 1,5 apprenti). Malgré le volontarisme et l’enthousiasme de sa nouvelle directrice, Domitille de Clercq. « Alors que la décision de conversion vers le bio a été actée en juillet dernier, nous ne trouvons pas d’acheteur pour notre futur lait bio, explique la jeune femme. Ni Eurial, notre collecteur, ni Sodiaal, ni Bressor ne sont preneurs. » À Cibeins, la question du bio, déjà examinée en 2018 mais non concrétisée à l’époque, avait été relancée. Une réflexion engagée avec l’appui d’un ingénieur de la chambre d’agriculture et des réseaux Dephy de l’Ain, ainsi que l’actualisation de l’étude technico-économique réalisée quatre années plus tôt avec l’Adabio, avaient montré qu’il était possible de modifier la conduite du troupeau et le système de production. En augmentant les prairies et les surfaces en luzerne de plus de 20 ha au détriment du maïs, en supprimant les cultures de vente et en développant des méteils protéagineux (de 5 à 30 ha), il était possible de livrer 600 000 litres de lait bio (contre 800 000 litres en conventionnel) avec 77 vaches à 7 700 kg. Malgré la baisse du chiffre d’affaires et grâce aux économies de charges (engrais et carburant), le bilan était à l’équilibre (sur la base d’un prix du lait bio encore bien valorisé fin 2021). « Techniquement, la marche à franchir n’est pas si haute du fait de nos pratiques d’élevage déjà raisonnées », souligne la jeune directrice. Malgré la conjoncture actuellement défavorable au bio, la responsable de la ferme de Cibeins ne se décourage pas. Elle reste en contact avec Biolait et envisage de contacter la filière C’est qui le patron ?! « Compte tenu de la conjoncture climatique et économique difficile, tendre vers plus d’autonomie pour préserver notre économie est incontournable. Faute de label de qualité pour notre lait, seul le bio peut valoriser notre démarche. Pour l’instant, l’envolée de notre prix de base du lait (476 € aux 1 000 litres en septembre 2022 contre 352 € un an plus tôt) donne plutôt envie de rester en conventionnel. Avec nos taux, on frôle les 500 € . »

« Il y a dix ans, Stéphane Le Foll a sonné la mobilisation et donné l’impulsion pour l’agroécologie en demandant aux établissements d’y travailler, rappelle Marc Janvier, directeur du lycée privé de Pommerit, dans les Côtes-d’Armor. Ce fut un mérite du ministère de l’Agriculture d’ouvrir ce chantier. Cefutpour nous un encouragement. Aujourd’hui, alors que certaines injonctions parisiennes perçues comme dogmatiques peuvent irriter, il est souhaitable de laisser aux exploitations de lycées les marges de manœuvre nécessaires pour être plus autonomes. Chacun doit trouver son modèle et sa solution en fonction de son contexte et du potentiel de ses sols. La prise en compte des risques d’impasses techniques et la nécessaire cohérence globale de l’exploitation doivent être prises en considération. »

Créer de toute pièce un atelier de 200 poules bio pour cocher la case bio n’aurait en effet aucun sens.

Dossier réalisé par Anne Bréhier avec la collaboration de Dominique Grémy

(1) En moyenne sur l’ensemble territoire, 10 % seulement des jeunes des lycées sont aujourd’hui issus d’une famille d’agriculteurs. Plus élevée dans les filières professionnelles, cette proportion varie aussi beaucoup selon les établissements.

© dr - Vente directe. Outil pédagogique, mais aussi impératif économique, la vente en circuit court est souvent présente dans les établissements. dr

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Les fermes de lycées relèvent le défi