L’environnement qui vient modifier l’expression des gènes, c’est ce que l’on nomme l’épigénétique. Yann Martinot, directeur technique d’Elvup (l’entreprise de ­conseil en élevage de l’Orne), passionné par ce phénomène biologique, propose des applications concrètes en élevage. « Nous n’en sommes qu’au début, mais c’est une révolution qui s’annonce, une nouvelle compréhension du fonctionnement des êtres vivants. Pour donner une image simple, j’explique souvent que le génome représente la partition et l’épigénome, le chef d’orchestre, celui qui décide quels instruments doivent l’interpréter. Cela va modifier notre raisonnement de zootechnicien. Car le potentiel de l’animal ne se construit pas seulement par la génétique, mais par les interactions de l’environnement. Nous devrons adapter nos conduites d’élevageà la connaissance de ce nouveau potentiel : génétique + épigénétique », explique-t-il.

Yann nous donne une autre illustration : à génétique équivalente, alimentée avec la même ration, une holstein produit 25 kg par jour quand une autre laitière produit 35 kg. C’est l’historique de l’animal et de son environnement qui explique cet écart. Une multitude de facteurs, loin d’être tous connus, peuvent influencer l’épigénome : l’alimentation, les infections, les stress (thermique, hydrique), les interactions sociales Mais une reprogrammation épigénétique s’opère aussi lors de la fécondation et du développement embryonnaire. Plus vertigineux encore, des modifications épigénétiques peuvent avoir des effets très ponctuels (sur une lactation) ou sur toute la vie. Et elles se transmettront, ou pas, aux générations suivantes dans leur totalité ou partiellement.

L’environnement imprime des marques définitives

Cette mémoire de l’environnement, qui s’inscrit ainsi sur le génome, peut intervenir à tous les moments de la vie, dès la fécondation. Mais les premiers travaux identifient des périodes critiques et, en particulier, pendant la gestation et les premières semaines de la vie.

« Tout reste à faire pour connaître précisément les incidences en élevage. Mais nous pouvons déjà émettre des hypothèses fortes. L’alimentation durant la gestation (déficit, excès ou intoxication) aura un impact sur l’épigénome de la descendance. Idem pour le stress environnemental de la femelle gestante. Ensuite, toutes les infections affectent les performances futures. On sait, par exemple, qu’une mammite entraîne une baisse de production sur les lactations suivantes. Nous avions une perception assez floue de ce phénomène : que des erreurs techniques, à des moments clés de la vie de l’animal, aient un impact sur les performances futures, l’épigénétique nous le confirme. Mais ce sont aussi les prochaines générations qui peuvent en pâtir », explique-t-il.

Les conseils d’Elvup liés aux phénomènes épigénétiques se focalisent aujourd’hui sur les 0 à 2 mois de vie du veau, période où se développe le tissu mammaire, et la conduite des taries, importante pour la programmation d’organes plus ou moins efficaces. « Pour la jeune génisse, ses huit premières semaines représentent un enjeu de 2 000 kg de lait par lactation de performance épigénétique, avec deux dimensions à parts égales : la croissance et l’effet lactocrine (effet des hormones et des facteurs de croissance contenus dans le colostrum). »

On ne découvre rien, mais la prise du colostrum est une phase critique importante. Pour bénéficier de l’effet lactocrine, Yann préconise 10 % du poids du veau (soit 4 litres en holstein) ingérés dans les deux heures qui suivent la naissance. « Je le constate sur le terrain : nos adhérents qui produisent beaucoup de lait drenchent les veaux dès la naissance. » Deuxième préconisation : le veau doit doubler de poids en 56 jours, soit afficher un GMQ de 715 g. Pour y parvenir, Elvup revoit le plan d’allaitement : 8 litres de buvée, avec 1 kg de poudre, en deux buvées par jour. De l’eau et un concentré à 20 % de MAT sont disponibles dès le troisième jour pour initier le rumen. « Bien sûr, toutes les précautions indispensables à cette phase lactée sont à respecter à la lettre et en premier lieu, l’hygiène. Une infection pulmonaire, une diarrhée dans les premières semaines, et ce sont 750 litres par vache en moins sur la lactation à venir. Soigner l’ambiance de la nurserie est donc primordial. À défaut, mettre les veaux dehors est une bonne solution, à condition de pailler abondamment, d’investir dans des manteaux et de donner trois repas par jour. Je déconseillerais les programmes à un seul repas par jour. Mais le juge de paix sera le poids à 56 jours. Cela signifie qu’il faut peser car sans mesures, pas de repères. »

Deuxième période critique au sens de l’épigénétique : la gestation pour la génisse à venir et le tarissement de la vache elle-même. « Période cruciale, car il n’y a pas de rattrapage possible pour la future productrice si les marqueurs épigénétiques sont négatifs », insiste Yann. Elvup conseille donc de relever les valeurs de la ration. Pour le lot de préparation au vêlage : 0,83 UFL et 13-14 de MAT (au lieu de 10 aujourd’hui). Soit une ration type (MS) de 8 kg d’ensilage maïs, 4 kg de foin, 2,2 kg de soja et 150 g de minéral. « Une sous-alimentation des taries a un impact sur la reproduction et la qualité du colostrum, mais aussi sur la croissance et la fertilité de la génisse. Mais une suralimentation, mis à part le syndrome de la vache grasse, peut également avoir des conséquences négatives », précise Yann Martinot.

Il insiste particulièrement sur le confort et l’absence de stress pour les vaches taries : ventilation obligatoire l’été, des logettes confortables ou 10-12 m2 par vache dans l’aire paillée. Les génisses sont amenées dans le lot trois semaines avant le vêlage et de préférence en groupe.

« Alimentation ajustée, stress environnementaux et sociaux, tout peut avoir une conséquence sur l’épigénome de l’individu à venir durant cette période. Attention aussi aux fourrages altérés : l’effet des mycotoxines sur l’expression des gènes de la fertilité a été démontré. »

Cela peut paraître un peu stressant, mais ce sont les carrières des futures productrices qui sont en jeu sur ces quelques semaines. « Il s’agit de participer à la programmation d’animaux performants : 80 % de l’épigénétique sont directement liés à des pratiques d’élevage bien identifiées aujourd’hui. Dès septembre, nous proposerons à nos éleveurs un diagnostic épigénétique sur leur élevage », conclut Yann.

Dominique Grémy

© Marie Faggiano - Épigénétique et tarissement. Une période critique où l’alimentation et l’absence de stress sont primordiales.Marie Faggiano