Active sur une zone produisant 40 % du lait français, la coopérative Innoval possède une masse très importante de données sur les élevages laitiers depuis de nombreuses années. Elle s’en est servie pour réaliser une étude sur les mutations en cours et pour dessiner une projection à l’horizon 2025.

« Nous sommes attachés à la réussite de cette filière. La souveraineté alimentaire devient une préoccupation, mais ne va pas au-delà des discours alors que l’on mesure très bien les risques liés au manque d’attractivité du métier. Nous avons voulu savoir comment allait évoluer la collecte à moyen terme », explique Vincent Rétif, président d’Innoval.

Ce travail se fonde sur les évolutions observées depuis 2015 et trace des trajectoires jusqu’en 2025. Ces tendances ont été comparées aux études régulièrement publiées par Idele, ce qui montre qu’elles ne sont pas éloignées des moyennes françaises. Malgré tout, les conclusions ne peuvent être extrapolées.

Depuis 2015, la zone Innoval a perdu 22 % de ses élevages et 6 % de ses vaches. En d’autres termes, ce sont près de 100 000 vaches laitières et 5 000 élevages qui ont disparu en six ans. Jusqu’en 2019, la croissance des uns compensait la disparition des autres. Les livraisons totales se maintenaient. Mais ce n’est plus le cas pour deux raisons. D’une part, les effectifs de vaches par troupeau augmentent moins vite. La hausse, qui s’élevait à 4 % par an jusqu’en 2019, a ralenti. Elle est tombée à 2 % par an depuis.

D’autre part, la productivité laitière ne progresse plus. Elle a même baissé de 2 % entre 2015 et 2021, en rupture avec la tendance plus ancienne d’un gain d’environ 100 kg/vache/an grâce au progrès génétique. Cela illustre un vrai changement dans la conduite des troupeaux.

Le manque de main-d’œuvre freine la croissance

Ces phénomènes s’expliquent très bien. Les efforts d’investissements consentis par les éleveurs depuis la fin des quotas n’ont pas permis d’améliorer la rentabilité sur un grand nombre d’exploitations. En moyenne, la taille des troupeaux a bondi de 20 % entre 2015 et 2021. Les bâtiments sont saturés. La charge de travail s’est accrue et le manque de main-d’œuvre devient un frein à la croissance. Logiquement, l’envie d’investir s’est amenuisée. « On voit aussi des choix d’éleveurs derrière ces tendances, analyse Gilles Delaporte, directeur général adjoint d’Innoval. Le bio s’est développé et représente aujourd’hui 14 % des élevages de notre zone. De nombreux éleveurs­ cherchent des systèmes plus économes ce qui implique souvent une baisse de la productivité. » Plus récemment, la hausse des prix des matières premières a modifié les stratégies des éleveurs et on a vu la collecte française reculer en 2021.

Les chiffres des inséminations apportent un autre éclairage à ces tendances. Du fait d’une forte dévalorisation des mâles holsteins depuis plusieurs années, le croi­sement avec des races à viande a le vent en poupe. « Il concerne aujourd’hui un quart des vaches laitières de notre zone », précise Gilles Delaporte. Le nombre d’inséminations en race laitière a baissé de 28 % sur la période. C’est énorme. Le nombre de génisses laitières amouillantes a chuté de manière significative : - 14 % entre 2015 et 2021, soit deux fois plus vite que celui des vaches.

Compte tenu de ces évolutions depuis 2015, Innoval a réalisé des projections jusqu’en 2025. Elle table sur une poursuite de la baisse du nombre d’élevages laitiers au rythme de - 4 % par an d’ici à 2025. La croissance des effectifs par troupeau est attendue à 1 % par an avec une stabilisation de la productivité des vaches. La part de croisement industriel devrait rester élevée puisque le marché de la viande de veau poursuit son déclin. Innoval prédit une chute du nombre des IAT en race laitière de 8 % par an, dans le prolongement de ce qui est constaté depuis 2020.

Une pénurie de génisses est attendue en 2025

Le renouvellement va donc progressivement devenir problématique, malgré l’utilisation de doses sexées. Le nombre de génisses disponibles pour le renouvel­lement des troupeaux est écrit jusqu’en 2024. Il va passer de 503 000 à 419 000. En dix ans, la perte s’élève à 200 000 génisses laitières, soit un tiers de l’effectif de 2015. Ces femelles­ représentent 30 % du nombre de vaches en 2024, contre 36 % en 2015. « Il y aura une pénurie de génisses laitières en 2025 », avance Gilles Delaporte. Les éleveurs vont donc rencontrer des difficultés pour gérer leur production. Accessoirement, la France perdra ses marchés de génisses à l’export.

Sur ce point, c’est dès maintenant que les éleveurs peuvent réagir, s’ils y voient un intérêt.

Alerter les industriels et les politiques

Ce sont les inséminations d’aujour­d’hui qui produiront les génisses amouillantes prêtes à entrer dans les troupeaux en 2025. Si les éleveurs ne changent pas leurs pra­tiques, les jeunes femelles seront rares, donc chères.

Cette tendance à la baisse de disponibilité de génisses laitières s’observe ailleurs en Europe. « Leur prix a grimpé de 500 € en quelques mois en Allemagne », constate Gilles Delaporte. Les États-Unis anticipent également un risque de baisse de production laitière liée à un manque de renouvellement.

Dans ces conditions, les livraisons de lait de la zone Innoval devraient dégringoler de 11 % d’ici à 2025. « Ces résultats nous poussent à alerter les laiteries. Si elles veulent du lait en 2025, c’est aujourd’hui qu’elles doivent agir. Si les tendances annoncées leur conviennent, il faut qu’elles le disent », prévient Vincent Rétif. Des présentations de l’étude – qui était au cœur des rencontres des éleveurs Innoval, en mars – sont proposées aux industriels.

Vincent Rétif veut également transmettre ces résultats aux politiques. Car la filière laitière va inévitablement perdre des emplois si rien n’est fait. Les éleveurs ont un rôle important à jouer pour préserver l’autonomie alimentaire de la France. Ils entretiennent les paysages, leurs prairies fixent du carbone. Une telle perte de volume de lait pose d’innombrables questions sur les plans économiques et sociétaux. La réconciliation de l’élevage avec la société est un enjeu majeur pour que des jeunes aient envie de reprendre le flambeau.

Cette chute de production ne présente en réalité qu’une seule conséquence positive. Les émissions de gaz à effet de serre liées à l’élevage laitier vont diminuer sans effort !

L’étude s’appuie sur l’hypothèse d’une absence de changement par rapport aux trajectoires déjà enclenchées. « Les éleveurs sont des chefs d’entreprise qui ajustent leur stratégie en fonction de leur degré de visibilité et de confiance en l’avenir », rappelle Gilles Delaporte. Mais il y a une inertie. Il faudra du temps pour inverser les tendances.

La guerre en Ukraine risque d’accentuer la déprise

Et surtout pour l’instant, rien n’incite à l’optimisme. La récente remontée du prix du lait est happée par celle des charges. Elle n’est donc pas suffisante pour redonner envie de produire. Le manque de renouvellement des générations va peser de plus en plus. Le métier souffre d’un déficit d’attractivité qu’on ne voit pas comment corriger. Souvent, les relations entre les laiteries et les OP ne sont pas sereines, alors qu’ensemble elles pourraient œuvrer pour redonner des perspectives aux producteurs.

Cette étude a été réalisée avant le début de la guerre en Ukraine. Or, deux semaines après l’invasion russe, les conséquences sur l’agriculture européenne n’en finissent pas d’émerger. Sera-t-il encore intéressant demain de produire du lait là où la culture des céréales est possible ? Mi-mars, le soja dépassait 650 €/t et il n’existe pas de visibilité sur le prix du lait à moyen terme. En revanche, les prix des grains atteignent des records sur les marchés à terme, ceux des vaches de réformes sont au plus haut. La production de biogaz devient soudain un enjeu stratégique majeur dans la nouvelle quête d’indépendance éner­gétique. Ainsi, il ne serait pas étonnant que certains décapitalisent(voir page 14), ce qui accentuerait la chute des livraisons de lait et donnerait presque un air optimiste aux prévisions d’Innoval !

Les laiteries ne s’alarment pas devant ces projections. Elles anticipaient déjà une baisse de la collecte, souvent de moindre ampleur. Pour elles, ce déclin permettra d’abord de réduire les excédents et donc en théorie, d’améliorer la valorisation du lait. Elles identifient deux raisons majeures à ce recul, une attractivité du métier en berne et une démotivation liée au manque de main-d’œuvre. Elles jouent donc sur ces deux tableaux pour tenter de limiter la baisse. Le soutien à l’installation devient stratégique. Si elles reconnaissent les difficultés engendrées par la hausse des coûts de production, elles minimisent l’impact d’un prix du lait insuffisant depuis des années pour assurer la rentabilité des élevages. Leur propre capacité d’adaptation à la situation ne les inquiète pas outre mesure.

pascale le cann

© Claudius Thiriet - Claudius Thiriet